Samedi 12 mai 2012 6 12 /05 /Mai /2012 01:03

Erec-enideenfants.jpg    Erec et Enide est "le premier roman français du cycle arthurien qui nous soit parvenu" (René Louis, traducteur). C'est aussi le premier roman de Chrétien de Troyes, clerc érudit, fin connaisseur des cultures de l'antiquité, de la culture chrétienne et des coutumes bretonnes. Sa production littéraire s'étend sur la seconde moitié du XIIe siècle (entre 1160 et 1190).

Erec et Enide est moins lu que  Yvain, le chevalier au lion, Lancelot ou le chevalier de la charrette et Perceval ou le conte du Graal. Pourtant, l'oeuvre ne manque pas d'intérêt car elle aborde des questions inhabituelles pour l'époque.

Le livre existe dans une version accessible aux plus jeunes, dans la collection Classiques abrégés de l'Ecole des Loisirs. Cette nouvelle traduction par Jean-Pierre Tusseau est remarquable car l'écriture est "simple" tout en respectant parfaitement la richesse et les particularités du texte médiéval. C'est donc cette version pour jeunes lecteurs que je vous présente aujourd'hui.

 

     Le début de l'histoire

 

    L'histoire commence à la cour du roi Arthur, à Cardigan. C'est le jour de la chasse au blanc cerf, une coutume ancienne qui autorise le vainqueur - celui qui aura tué le blanc cerf - à embrasser la plus belle demoiselle. Erec, fils du roi Lac et chevalier de la Table ronde, accompagne la reine Guenièvre quand il est frappé au visage par un nain, suivi d'un chevalier fort peu sympathique et de sa demoiselle. Or, Erec est désarmé, il lui faut donc reporter le moment où il défiera le chevalier pour laver l'affront qu'on vient de lui infliger. Il saisira l'occasion un peu plus tard en disputant l'épervier au nom d'Enide, la fille du vavasseur chez lequel il est hébergé. C'est le début de l'histoire d'amour entre les deux jeunes gens, tous deux d'une beauté inégalée. Au début de leur mariage, ils vivent dans une telle fusion amoureuse qu'Erec délaisse ses devoirs de chevalier. La cour l'accuse alors de "récréantise", c'est-à-dire de lâcheté, la plus grave accusation que l'on puisse porter contre un chevalier. Enide le lui dit, mais elle regrette vite son aveu car aussitôt Erec décide de partir en quête d'aventures pour retrouver son honneur. Enide accompagne son époux et elle constate très vite que son attitude n'est plus celle d'un époux amoureux. Il devient froid et distant, et il met Enide à l'épreuve en lui interdisant de lui adresser la moindre parole quelle qu'en soit la raison : c'est la crise.

 

     Mes impressions

 

    Erec et Enide est un roman de chevalerie à l'action intense, présentant chevauchées, combats singuliers hauts en couleur et tournois, C'est un roman qui n'est pas dénué de merveilleux puisqu'on y trouve notamment, une épreuve maudite "la Joie de la cour" dans un verger enchanté.

Mais c'est aussi un roman d'amour qui propose une réflexion toujours d'actualité sur le mariage, ses hauts et ses bas, le passage de la passion initiale à un nouvel équilibre. En racontant la chevauchée d'Erec et Enide et leurs aventures, Chrétien de Troyes évoque, sous forme allégorique, l'aventure de tous les couples. Cependant, il faut se rappeler qu'au moyen âge, l'amour ne se vivait qu'en dehors du mariage : c'était l'amour courtois. A priori amour et mariage était donc inconciliables, d'où l'intérêt particulier de ce regard neuf porté par l'auteur. Chrétien de Troyes se demande si l'amour peut survivre au mariage et dans quelles conditions.

Erec et Enide est donc un roman passionnant qu'il faut absolument découvrir au même titre que les grands romans de la légende arthurienne. Cette version est plus particulièrement destinée aux enfants, mais il existe bien sûr d'autres traductions pour adulte. Pour les enseignants de Lettres qui hésiteraient à étudier cette oeuvre, je précise que mes élèves de 5e l'ont largement plébiscitée.

 

erec-et-enide_couv.jpg

Bonne lecture !


Par Heide - Publié dans : Littérature classique française - Communauté : LECTURES PARTAGEES
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Mardi 8 mai 2012 2 08 /05 /Mai /2012 07:59

        DSCF7063Aujourd'hui, j'ai le plaisir d'inaugurer la rubrique Tranches de vie avec "le monde de Justine", ma fille aînée. Pourquoi ce titre qui fait référence au célèbre roman de John Irving, Le Monde selon Garp ? Parce que c'est l'occasion d'évoquer ce grand romancier américain et cette oeuvre irrésistible devenue un classique. Parce que nos liens font écho aux relations parfois tumultueuses, mais toujours tendres et complices entre Jenny et son fils. Parce que ...

Mais le monde de Justine n'est pas aussi "chaotique" que le monde de Garp, fort heureusement. En revanche, il est aussi fantaisiste et bigarré ! Jamais rien de grave comme l'affirme le titre de son livre préféré (Rien de grave de Justine Lévy) tant qu'on a la musique et les amis pour s'amuser !

 

Pour illustrer l'article,  tout d'abord l'extrait qu'elle a choisi dans le roman Rien de grave de Justine Lévy :


"Il était triste aussi, Pablo, quand il a lu ma vraie date d'anniversaire sur mon passeport.Rien-de-grave 2 On était surexcités, on partait au Maroc, il n'arrêtait pas de dire l'Afrique ! l'Afrique ! le continent africain ! Je le trouvais mignon mais je me taisais, il déteste l'idée que je le trouve mignon, ça l'offense, je ne voulais pas l'offenser, mais il était offensé que je lui aie menti, ou peut-être déçu que je ne sois pas Scorpion, il n'a rien dit mais de temps en temps, dans l'avion, il me lançait des regards en biais genre mais qui est cette fille, quelle folie. Au-dessus du désert, j'ai essayé de le rassurer, tu sais je suis ascendant Scorpion, c'est bien aussi, c'est presque mieux, mais j'ai bien vu qu'il ne me croyait plus, c'est dommage, pour une fois que je ne mentais pas, je me sentais toute nue de ne pas mentir." (Le Livre de poche, page 64)


 Puis, deux dessins à l'encre et au crayon, qu'elle a réalisés cette année, suivis d'une aquarelle plus ancienne :


Moulin-Justine.jpgLe Moulin (à l'encre, 2012)

 

jeune-fille-justine.jpgJeune fille (à main levée, au crayon à papier, 2012)

 

Coquelicot aquarelle

Coquelicot (aquarelle, 2009)

 

 

Par Heide - Publié dans : Tranches de vie
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Mardi 8 mai 2012 2 08 /05 /Mai /2012 00:36

logo-mardi-31

 

    "Il semblait bizarrement à Albert que cette forêt dût être animée et que, semblable à une forêt de conte ou de rêve, elle n'eût pas dit son premier mot." (p. 31)

Julien Gracq, Au château d'Argol, J. Corti, 1938

 

   Quelques mots pour présenter Au château d'Argol, premier roman de Julien Gracq, oeuvre magistrale, obscure, qui m'a marquée à 20 ans et qui reste aujourd'hui encore parmi mes "livres de chevet". Il s'agit d'une lecture surréaliste du mythe du Graal dans un récit totalement détaché du réel, constitué de paysages littéraires fascinants, presque oniriques. Les personnages eux-mêmes, deux hommes et une femme - Albert, Herminien et Heide  - n'ont pas de statut précis. Ils évoluent dans un huis clos au coeur d'un château isolé et le destin est constamment présent dans la complicité étrange qui les unit, jusqu'à l'issue tragique.

 

Je n'en dis pas plus aujourd'hui, mais je rédigerai prochainement un article pour compléter cette première contribution à la communauté "Lectures partagées" de Denis et Fabienne (Au bonheur de lire).

Ce rendez-vous est une idée de Sophie :  sur son blog, d'autres pages 31 !

 

Bonne lecture !

Au chateau d'argol

Par Heide - Publié dans : Le mardi sur son 31 - Communauté : LECTURES PARTAGEES
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Lundi 7 mai 2012 1 07 /05 /Mai /2012 10:04

Ce matin, un petit texte écrit la semaine dernière, "sans mot dire"...

Ce récit n'a pas de fin, il n'est que le reflet de quelques heures d'écriture sans autre prétention que le plaisir des mots, le plaisir de voir se dessiner une histoire simple, au fil des réécritures.

Ecrire

 

Sans mot dire


 

    Thomas repousse la porte d’une main, doucement. La chambre est plongée dans la pénombre. Par la fenêtre à jalousies, s’est infiltré un faible halo de lumière dans lequel flottent des paillettes de poussière incandescentes. Tout est calme et silencieux. Adèle est entrée avant lui, puis elle s’est figée au milieu de la pièce. Il règne dans cet endroit un impressionnant désordre. Des piles de livres s’entassent à même le sol, au mépris de l’Interdiction.  Cela ne la surprend pas… Pourtant, les nerfs soudain à fleur de peau, elle s’approche  de la fenêtre, écarte légèrement l’un des volets et scrute la petite place encore déserte à cette heure si matinale. En contrebas, la  fontaine circulaire pavée baigne dans une atmosphère étrange. Comme toujours, l’aube pâle et douce finit par apaiser la jeune femme.  Ou est-ce la présence de Thomas qui sans bruit s’est approché ? Depuis quelques secondes, il se tient derrière elle, mais à une distance encore sage. Il observe la courbe des épaules, les longs cheveux bruns qui rejoignent presque la naissance des reins. Adèle imagine ce regard délicat posé sur elle.

    Alors, elle prend l'initiative. De ses longs doigts fins, elle cherche en tremblant les mains de Thomas. Les doigts s'enlacent, s'entremêlent. Ils disent avant les corps l'ardeur du désir. Cependant, tout est retenu, contenu dans l'épaisseur de l'instant. Thomas a avancé d'un pas. Adèle peut sentir maintenant la pression de son corps contre le sien. D'un mouvement lent et sensuel, elle incline légèrement la tête, dévoilant la peau souple et douce sous la chevelure. Elle ferme les yeux pour vivre de l’intérieur le trajet de la main qui effleure amoureusement sa nuque, descend le long de la colonne vertébrale et se pose délicatement sur ses hanches. Lorsqu'ils se feront face dans un instant, leurs yeux brûlants diront la fièvre des longues semaines passées à rêver le corps de l’autre. Puis leurs lèvres s'effleureront, elles se feront caressantes, suppliantes enfin. Et ils s'aimeront sur le carrelage froid, au milieu des piles de carton. Ils s'aimeront sans mot dire, avec la ferveur des amoureux longtemps séparés.


***

 

    Pensive, Adèle promène ses mains sur le ventre de son amant, les doigts remontent vers le torse, puis redescendent vers le nombril, dans un lent va-et-vient. Il frissonne.

    - Tu as froid mon amour ? Elle demande.

Thomas enroule ses jambes autour d'elle et resserre son étreinte. Adèle se laisse envelopper de silence pour quelques minutes encore. Puis, le portable sonne. L’alarme est trop stridente. Qui pourrait ne pas l’entendre ?

    - Il vaut mieux que je parte.

La jeune femme se lève, s’habille comme un automate. Très vite. Puis elle parle, fort sans doute. Elle n’en finit pas de s’agiter. Pour le raisonner, croît-il, pour le convaincre. Oui, sans doute. Ses grimaces se changent en mots dans l’esprit de Thomas. Il les interprète, pense que ce sont des mots muets, des mots douloureux, vides de sens. Que lui importe de vivre s’il doit renoncer à vivre libre ?

    - Que feras-tu Thomas quand Ils seront derrière cette porte ? Cette fois, tu ne parviendras pas à leur échapper… Tu me fais peur, tu prends de tels risques ! Pourquoi ?

Bien sûr, il ne l’écoute pas. Il voit ses lèvres bouger, observe ses gestes saccadés, ses mains encore agitées de soubresauts nerveux, mais il ne l’entend pas… Il ne l’a jamais entendue… Dans son paysage intérieur bruissant de sons inventés, dans sa forteresse d’enfant vieilli, il ressent la beauté d’Adèle, sa beauté sublimée dans la colère.

    D’un geste agacé, la jeune femme a roulé son manteau autour de ses bras croisés. Alors, Thomas se lève et l’attire contre lui. Habituellement, son sourire pensif la désarme. Avec tendresse, il pose son index sur cette bouche qu’il a tant espérée ces derniers mois.

    -  Thomas...

Adèle a murmuré son prénom dans un souffle et Thomas, qui en a perçu la douceur, dessine dans l’air les signes qu’elle sera en mesure de déchiffrer.

    - Alors quitte cette chambre demain, il le faut... A Limeuil, la maison du Pont-Roux est inhabitée jusqu’au printemps. Les propriétaires ont aménagé le grenier. Personne ne te cherchera là-bas ! Et moi, je te rejoindrai plus tard… Dans quelques semaines…

Thomas hésite, il connaît le sort malheureux que le Comité réserve aux rebelles. Et à ceux qui les protègent… Il le sent bien, le danger qu’elle encourt infléchit sa détermination… D’une pression de la main, Adèle insiste. Elle a espéré si fort que le doute puisse s’immiscer suffisamment en lui pour changer le cours inéluctable des choses.

    - Je t’en prie, mon bel amour mutique…


Sandrine / Heide - Mai 2012


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Par Heide - Publié dans : Ecrire
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Dimanche 6 mai 2012 7 06 /05 /Mai /2012 16:28

une-albert-camus.jpg

 

     Mer était l'un des dix mots préférés de Camus (voir ses Carnets, rédigés entre 1935 et 1959). A la fin de L'Eté, que je suis en train de lire avec bonheur, se trouve "La mer au plus près", journal de bord d'un voyage sur l'Océan. Plus qu'un journal, il s'agit d'une sorte de long poème en prose dans lequel transparaît l'amour que Camus portait à cet élément, la "grande mer", "[sa] religion avec la nuit", celle qui "nous libère et nous tient debout", celle qui "viendrait [le] soutenir au-dessus de [lui-même] et [l']aider à mourir sans haine".


L'Eté Camus

     L'ensemble du recueil L'Eté est de cette veine : ce sont des essais aux accents lyriques dans lesquels Camus dépeint son Algérie natale. Et comme nous sommes dimanche et que je consacre ce jour à la poésie, comme j'ai aimé passionnément lire "La mer au plus près", je ne résiste pas à l'envie de partager deux extraits, qui ont résonné très fort en moi :

 

"La lune s'est levée. Elle illumine d'abord faiblement la surface des eaux, elle monte encore, elle écrit sur l'eau souple. Au zénith enfin, elle éclaire tout un couloir de mer, riche fleuve de lait qui, avec le mouvement du navire, descend vers nous, inépuisablement, dans l'Océan obscur. Voici la nuit tiède, la nuit fraîche que j'appelais dans les lumières bruyantes, l'alcool, le tumulte du désir.

Nous naviguons sur des espaces si vastes qu'il nous semble que nous n'en viendrons jamais à bout. Soleil et lune montent et descendent alternativement, au même fil de lumière et de nuit. Journées en mer, toutes semblables comme le bonheur..."

 

"Au juste milieu de l'Atlantique, nous plions sous les vents sauvages qui soufflent  interminablement d'un pôle à l'autre. Chaque cri que nous poussons se perd, s'envole dans des espaces sans limites. Mais ce cri, porté jour après jour par les vents, abordera enfin à l'un des bouts aplatis de la terre et retentira longuement contre les parois glacées, jusqu'à ce qu'un homme, quelque part, perdu dans sa coquille de neige, l'entende et, content, veuille sourire."


Albert Camus, "La mer au plus près (Journal de bord)", 1953,

L'Eté, Gallimard, 1959

 

DSCF7104

Au large d'Etel (Photo : Justine)


A l'écoute, un morceau de Rachmaninov, l'une de mes pièces favorites : Rhapsodie sur un thème de Paganini, variation n°18.

 

Bonne lecture !

 

Par Heide - Publié dans : Albert Camus - Communauté : AUTOUR D'ALBERT CAMUS
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