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7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 22:24

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Source de l'image : Wikipedia

 

Le centenaire de la naissance de Camus est l’occasion de présenter Caligula, tragédie atypique, écrite dès 1938 et remaniée par l’auteur jusqu’en 1958.  Lors de sa création en 1945, la pièce connut un franc succès, qui ne s’est pas démenti depuis, puisqu’aujourd’hui encore, elle est la plus jouée à travers le monde. L’œuvre théâtrale de Camus compte trois autres pièces, qui ont reçu un accueil plus mitigé, de la semi-réussite pour Le Malentendu, en 1944, à l’échec cuisant pour L’Etat de siège, en 1948. En revanche, en 1949, le public réserva un accueil chaleureux à la pièce Les Justes, une oeuvre à l’esthétique épurée contrairement à Caligula.

Camus_Caligula.jpg

Albert Camus, Caligula suivi de Le Malentendu,

Collection Folio, © Gallimard, 1958 

 

Dans le Discours de Stockholm, prononcé à l’occasion de la remise du Prix Nobel (1957), Camus explique :

« J’avais un plan précis quand j’ai commencé mon œuvre : je voulais d’abord exprimer la négation. Sous trois formes. Romanesque : ce fut L’Etranger. Dramatique : Caligula, Le Malentendu. Idéologique : Le Mythe de Sisyphe. Je prévoyais le positif sous trois formes encore. Romanesque : La Peste. Dramatique : L’Etat de siège et Les Justes. Idéologique : L’Homme révolté. J’entrevoyais déjà une troisième couche autour du thème de l’amour.»

De fait, Caligula est une œuvre d’inspiration antique, très noire : Camus a lu la Vie des Douze Césars de Suétone et repris le portrait archétypal de l’empereur fou, successeur de Tibère, au pouvoir de 37 à 41 après JC. Dans un foisonnement baroque, que l'on peut voir comme une allégorie de l’arbitraire, se mêlent la violence froide de la gestuelle et du langage corporel - les meurtres, dont celui du vieux Mereia, se déroulent de façon abrupte, sur scène -, l’application désespérée d’une politique tyrannique avec une insensibilité de surface, quoique clairement revendiquée par le personnage et des idées philosophiques, qui ont toute l’apparence de l’absurde, tant elles semblent émaner d’un esprit confus, mu par un cynisme désopilant, impossible à comprendre, à justifier.


La portée philosophique des idées du personnage – « Gouverner, c’est voler, tout le monde sait ça. » (34) ; « Vivre, Caesonia, vivre, c’est le contraire d’aimer. » (42) ; « L’insécurité, voilà ce qui fait penser. » (analyse de Cherea, acte IV, scène IV) –, n’enlève pas l’échec : Caligula reconnaît avoir voulu la lune. Or, s’il lui est possible d’assassiner sur un ordre, le plus arbitraire soit-il, il ne peut et ne pourra jamais, autrement que de manière illusoire, « mêler le ciel à la mer, confondre laideur et beauté, faire jaillir le rire de la souffrance. » (acte I, scène XI)

Répondant à Scipion, qui vient d’évoquer « l’immonde solitude » qui doit être la sienne, Caligula ne peut échapper à sa conscience.  Exaspéré, il s’écrie :

« La solitude ! Tu la connais, toi, la solitude ? Celle des poètes et des impuissants. La solitude ? Mais laquelle ? Ah ! Tu ne sais pas que seul, on ne l’est jamais ! Et que partout le même poids d’avenir et de passé nous accompagne ! Les êtres qu’on a tués sont avec nous. Mais ceux qu’on a aimés, ceux qu’on n’a pas aimés et qui vous ont aimé, les regrets, le désir, l’amertume et la douceur, les putains et la clique des dieux. […] Seul ! Ah ! si du moins, au lieu de cette solitude empoisonnée de présences qui est la mienne, je pouvais goûter la vraie, le silence et le tremblement d’un arbre ! »  

(Acte II, scène XIV)

 

Derrière ce personnage, qui subit de plein fouet la violence d’un monde absurde et qui en souffre au point de ne pouvoir y répondre que par la cruauté, derrière cette incapacité à vivre le bonheur et la tendresse auxquels Caligula aspire pourtant, Camus analyse l’humaine condition, que l’on peut examiner à la lumière des thèses nihilistes. En effet, quel sens donner à l’existence dans un monde sans dieux ? « Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux. »

Après la mort de sa soeur et amante Drusilla, cette conscience de l'absurde incite Caligula à se jeter corps et âme dans un projet fou, blasphématoire. A l’instar de Prométhée, autre figure philosophique chère à Camus, il se veut l’égal des dieux :

 « Cette mort n’est rien, je te le jure ; elle est seulement le signe d’une vérité qui me rend la lune nécessaire. »  

(Acte I, scène IV)

« […] de quoi me sert ce pouvoir si étonnant si je ne puis changer l’ordre des choses, si je ne puis faire que le soleil se couche à l’est, que la souffrance décroisse et que les êtres ne meurent plus ? »

(Acte I, scène XI).

 

Refusant de souffrir, il éprouve le "bonheur" dans le fait d'être "libéré [...] du souvenir et de l'illusion", dans le savoir "libérateur" que "rien ne dure !"  Et Caesonia de lui répondre "avec effroi" : "Est-ce donc du bonheur, cette liberté épouvantable ?"(Acte IV, scène XIII)

 

Dans son essai L’Ordre libertaire. La Vie philosophique d’Albert Camus, Michel Onfray voit dans Caligula le « premier texte libertaire » de l’écrivain. Mais le personnage libertaire par excellence, ce n’est pas Caligula qui l’incarne ; c’est son "antidote" (M.O.), Cherea, l’un des conjurés, qui fomentera l’assassinat de l’empereur, parce que celui-ci « met son pouvoir au service d’une passion plus haute », ce qui le rend invulnérable, totalement impossible à raisonner.

A Scipion, ce jeune poète empathique, qui se demande qui peut bien avoir raison dans la souffrance et sur lequel Caligula cristallise tous ses élans de tendresse alors même qu’il a froidement assassiné son père, Cherea oppose la question cruciale du choix :

« Il est des heures où il faut choisir. Moi j’ai fait taire en moi ce qui pouvait lui ressembler. » (119)

Pourtant, il n’est ni de haine, ni d’esprit de vengeance dans la décision de Cherea :

« Ici, tu te trompes, Caïus. Je ne te hais pas. Je te juge nuisible et cruel, égoïste et vaniteux. Mais je ne puis pas te haïr puisque je ne te crois pas heureux. Et je ne puis pas te mépriser puisque je sais que tu n’es pas lâche. »

Acte III, scène 6

 

Ainsi, Michel Onfray explique comment l’oeuvre « démonte les rouages du pouvoir », - un pouvoir tyrannique, exercé sans éthique, en réponse à une souffrance aigue devant l’absurde - et il « présente les mécanismes de la sujétion, de la soumission », « une analyse de la servitude volontaire » (citations de M.Onfray, L'Ordre libertaire, page 305). Car, comme le constate Caligula, lorsqu’il abandonne ses discours aux accents lyriques, et se remet à justifier de manière éhontée son cynisme : « tout disparaît devant la peur. » 

 

 Finalement, dans le bruit des armes, avec l’amertume d’avoir raison, avec la lâcheté et la peur, Caligula s’apprête lui-même à « retrouver ce grand vide où le cœur s’apaise »

 

D'autres avis :

Sur  Caligula ("La Culture se partage"), L'Homme et l'oeuvre ("Bonheur de lire"). Denis propose également un récapitulatif des hommages rendus à Albert Camus, à l'occasion de ce centenaire.

 

Belles lectures camusiennes !

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Published by Heide - dans Albert Camus
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commentaires

Marilyne 26/11/2013 07:16


Bonjour, j'aimerai participer aux Lundi Philo ( découverts il y a peu ) mais je ne trouve pas le billet précisant les dates de rdv et les thèmes. Peux-tu me renseigner ? En attendant, ce fut un
plaisir de lire cet article sur Camus.

Sophie 08/11/2013 22:24


Il faudrait que je relise Caligula. Bon week-end.

Anis 08/11/2013 17:12


J'ai tout lu très jeune, mais parfois je ne m'y retrouvais pas. Les femmes étaient toutes falottes et sans personnalité. Heide, tu voulais me contacter, je t'ai envoyé mon adresse mais je n'ai
pas reçu de réponse.

diffusion 08/11/2013 14:22


Un beau cadeau pour Noël


 


Voici l'ouvrage Emma et Nathan: Le vœu d'Emma qui a séduit l’ensemble
des membres du comité de lecture de "la société des écrivains" appartenant au célèbre groupe d'édition "Le Petit Futé".


Cet ouvrage s’inscrit donc dans le cadre de leur sélection « Coup de
Cœur » et est imprimé en France.


 


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Emma et Nathan sont des enfants qui dorment, tous les samedis soirs,
chez leurs grands-parents. Leur Mamie Marie adore, avant d'aller au lit, leur raconter une histoire ayant un lien directe avec un fait de la journée. Cette fois-ci, elle leur raconte "le vœu
d'Emma" car Mamie Marie voudrait que sa petite-fille et son petit-fils apprennent qu'il ne faut pas se décourager quand la vie nous met des obstacles. En choisissant cette histoire, Mamie Marie
leur montre qu'en persévérant nous pouvons surmonter les difficultés afin d'obtenir ce que nous voulons.


 


Illustrée magnifiquement par Amandine Picaut (artiste-peintre,
Grenouille Art), cette histoire d'Amour entre Emma, une princesse au fort tempérament et son prince est une très belle leçon de courage, d'abnégation, de dévouement et nous prouve qu'il n'existe
pas de fatalité contre laquelle on ne puisse lutter. Nathalie Poupi (anthropologue) revisite un mythe indien pour notre plus grand plaisir et celui des enfants.

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Denis : L'Ordre libertaire. La Vie philosophique d'Albert Camus de Michel Onfray

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Heide : L'Ordre libertaire. La Vie philosophique d'Albert Camus de Michel Onfray

 

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