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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 21:46

Zweig_Lettred-uneinconnue.jpgStefan Zweig, Lettre d’une inconnue, Audiolib, décembre 2009

Lu par Léa Drucker

Préface écrite et lue par Elsa Zylberstein

Traduit de l’allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac

et révisé par Françoise Toraille.

2 CD audio, durée 1h40

 

Mourir d’amour… C’est le sujet de cette fabuleuse nouvelle enchâssée de Stefan Zweig, magnifiquement éclairée par la voix de Léa Drucker chez Audiolib. La lecture de la nouvelle est précédée d’une préface, écrite et lue pas Elsa Zylberstein, depuis toujours « fascinée par la force de ce texte, par sa beauté désespérée, par sa profondeur et sa maturité ». Deux femmes pour porter la vie, certes fictive, d’une autre femme, née de la plume sensible d’un homme dont l’acuité est remarquable.  Il y a une part d’universalité dans le destin tragique, mais totalement assumé de cette amoureuse sublime, éternelle anonyme dans le cœur de son bien-aimé, qui ne l’aura jamais reconnue et auquel elle a choisi de ne jamais avouer son secret.

 

Un romancier à la mode, de retour à Vienne après une excursion de trois jours, prend connaissance de son courrier et découvre une lettre, qu’il avait d’abord mise de côté à cause de son épaisseur, « deux douzaines de pages rédigées à la hâte d’une écriture agitée de femme » portant comme épitaphe « A toi qui ne m’as jamais connue ». Avant de mourir, cette femme lui écrit, à lui son bien-aimé, une lettre-testament, long récit rétrospectif de la vie qu’elle a menée dans son ombre, depuis l’âge de treize ans jusqu’à la mort tragique de son enfant, survenue la veille. Dans « cette chronique vibrante d’un amour fou », elle lui ouvre son cœur pour la première et la dernière fois car elle n’a plus rien à perdre, elle qui a déjà tout perdu.


Je ne veux pas en dire trop sur les révélations écrites dans cette lettre, mais quelle émotion ! Quelle profondeur d’âme et de sentiment ! A plusieurs reprises, les larmes n'étaient pas loin tant la solitude de cette femme était palpable derrière sa détermination incroyable à attendre que son bien-aimé la reconnaisse et qu’il l’aime enfin : « j’ai attendu  devant ta vie qui m’était fermée ». Cet homme, « son rêve éternel », « son univers », c’était leur voisin lorsqu’elle avait treize ans. Dès son installation, la petite fille sensible et timide n’a plus vécu que pour ce monsieur élégant et cultivé qu’elle croisait dans le couloir, parfois au bras d’une jolie femme. Puis, avec le départ pour Innsbruck, commença une période de solitude quasi monacale et de tourments qu’elle s’imposa entre 16 et 18 ans, ressassant les menus souvenirs du passé, lisant tous ses livres : « c’est en toi seul que j’ai vécu alors », « chaque mot de toi m’était un évangile et une prière ». Avec la transformation du corps, sa passion absolue se fit « plus ardente, plus concrète, plus féminine ». De retour à Vienne, chez un parent, « employée d’une grande maison de confection », elle éprouve pour la première fois la douleur physique de la jalousie avant de reconnaître enfin le désir dans les yeux de cet homme amoureux des femmes.

Dans cette relation, le désir masculin instrumentalise la femme : l’amour physique n’impliquera jamais la moindre reconnaissance de « l’amante invisible », même à travers les symboles qu’elle laisse discrètement derrière elle. L’écrivain n’en saisira toute la portée que devant le vase bleu, « vide pour la première fois au jour de son anniversaire », effrayé peut-être, soudain, devant l’image de la future vacuité de son existence... Dans l’ensemble de la nouvelle, les gros plans sur les sentiments, les émotions se font à travers le souvenir des objets...


C’est magnifique que ce soit un homme qui nous délivre, à travers la voix de son héroïne, une réflexion si sensible sur la manière dont la gente masculine considère les femmes, convoitées, examinées comme objet d’un désir à assouvir. Stefan Zweig s’est-il mis en scène ? A-t-il fait son examen de conscience en écrivant cette nouvelle ? Et d’ailleurs, un siècle plus tard, les choses ont-elles vraiment changé ? On peut légitimement se le demander.

La jeune femme est parfaitement lucide sur sa place dans la vie de cet écrivain qu’elle aime par-dessus tout, elle sait la part de jeu qui s’exerce dans ses relations avec ses nombreuses maîtresses. On sent bien son amertume dans la voix de Léa Drucker. Elle se mêle à la douleur de la perte de l’enfant « qui était tout pour elle », à la lassitude de qui n’attend plus rien de la vie. Mais aucune rancœur n’est jamais venue habiter le cœur de cette "inconnue", pour laquelle pourtant le réveil fut plusieurs fois brutal et douloureux, avec son cortège de désillusions, de déceptions sans cesse renouvelées.

Autre passage remarquable, celui où Stefan Zweig porte un regard critique sur la condition des femmes dans les maternités de son époque : ces mères venues accoucher seules deviennent des « objets à palper », avilies par la concupiscence des hommes alors qu’elles sont déjà meurtries dans leur chair.


Vous l’aurez compris, ce texte est un immense coup de cœur et j’ai trouvé que le livre audio était un support intéressant dans la mesure où il permet de théâtraliser l’analyse du sentiment amoureux dans laquelle Stefan Zweig excelle. Cette « déclaration fanatique, fiévreuse, pleine de tendresse et de folie » (Quatrième de couverture) s’incarne dans le jeu de la voix grave et profonde, parfaitement maîtrisée, de Léa Drucker.

 

Biographies (Source : audiolib)


Stefan Zweig est né à Vienne en 1881. "Il s'est essayé dans les genres littéraires les plus divers, mais ce sont ses nouvelles qui l'ont rendu célèbre dans le monde entier. Profondément marqué par la montée et les victoires du nazisme, Stefan Zweig a émigré au Brésil. Il s'est suicidé en même temps que sa seconde femme, à Pétropolis, en février 1942."zweig09.jpg

 

Léa Drucker a reçu une formation théâtrale classique. Nominée deux fois au Molière de la révélation théâtrale féminine, elle poursuit depuis un brillant parcours au théâtre, à la télévision et au cinéma.317988-lea-drucker-lit-lettre-d-une-inconnue-156x133-2.jpgJ'inscris ce billet dans le cadre des challenges Ecoutons un livre de Val et Un classique par mois de Stephie.

 

Bonne écoute !

 

Heide

 

Ecoutonsunlivre Classique-final-3


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commentaires

laure 21/03/2013 19:26


Je crois qu'il faut absolument que je lise !!! Ta chronique est juste superbe ! Rhalala, ça va encore me faire des dépenses tout ça LOL


Merci pour cet article et je te souhaite une belle soirée Heide bises :D

Heide 22/03/2013 22:02



Oh merci beaucoup Laure ! Tu peux vider ton porte-monnaie pour de grands textes comme celui-ci ! Bon début de
week-end. J'irai faire un tour chez toi d'ici demain. Bises !



Philisine Cave 18/03/2013 20:37


Un livre magnifuque, que j'ai adoré, adoré, adoré !!!!! et je n'en fais point trop. Bises

Heide 22/03/2013 21:55



Nous avons les mêmes goûts alors ! Merci de ta visite Philisine !



Valérie 17/03/2013 09:21


J'avais envie d'écouter un Zwzig et je pensais plustôt à 24h dans la vie d'une femme mais grâce à ton billet, j'écouterai celui-ci.

Heide 22/03/2013 21:54



Et moi j'écouterai dès que possible d'autres textes de Zweig dont "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme". J'aimerais bien entendre "Le Bouquiniste Mendell" aussi et "Le joueur d'échecs". En
tous cas, merci à toi car c'est grâce à ton challenge que j'ai découvert le livre-audio.



DENIS 16/03/2013 23:10


oui ce livre est un bonheur absolu et je ne sais pas si tu as vu mon article mais ses nouvelles sortent en pléiade

Heide 22/03/2013 21:52



Je l'ai lu oui et même commenté. A noter sur la liste des futurs cadeaux !



Anis 16/03/2013 22:47


Tu as raison, c'est un magnifique texte. Stefan Zweig est un auteur très "féminin" comme Proust. sa sensibilité d'artiste lui permet de comprendre les femmes. Tu en as fait une très belle
chronique !

Heide 22/03/2013 21:51



Merci Anis ! Il est vrai que Proust avait une sensibilité féminine très développée lui aussi. Je pense à un extrait de A la Recherche du temps perdu. J'ai été très touchée par la
relation de l'enfant avec sa mère, que nous rapporte le narrateur. Je relis souvent le passage qui commence ainsi : "Longtemps je me suis couché de bonne heure..."



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La communauté "Les Lundis philo"est créée, n'hésitez pas à vous y inscrire !

 

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Coccinelle (alias Catherine) : Albert Camus

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Lee Rony : L'Ordre libertaire. La Vie philosophique d'Albert Camus de Michel Onfray

Heide : L'Ordre libertaire. La Vie philosophique d'Albert Camus de Michel Onfray

 

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Thème : Au bout du monde 

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Heide sur Martin et Hannah de Catherine Clément

 

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Thème : La philosophie et le rire 

Catherine : Qui a écrit "Le rire est le propre de l'homme ?"

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              Le Rire de Bergson

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Heide : Bergson, Le Rire, Essai sur la signification du comique

 

5e rendez-vous thématique :

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