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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 10:04

Ce matin, un petit texte écrit la semaine dernière, "sans mot dire"...

Ce récit n'a pas de fin, il n'est que le reflet de quelques heures d'écriture sans autre prétention que le plaisir des mots, le plaisir de voir se dessiner une histoire simple, au fil des réécritures.

Ecrire

 

Sans mot dire


 

    Thomas repousse la porte d’une main, doucement. La chambre est plongée dans la pénombre. Par la fenêtre à jalousies, s’est infiltré un faible halo de lumière dans lequel flottent des paillettes de poussière incandescentes. Tout est calme et silencieux. Adèle est entrée avant lui, puis elle s’est figée au milieu de la pièce. Il règne dans cet endroit un impressionnant désordre. Des piles de livres s’entassent à même le sol, au mépris de l’Interdiction.  Cela ne la surprend pas… Pourtant, les nerfs soudain à fleur de peau, elle s’approche  de la fenêtre, écarte légèrement l’un des volets et scrute la petite place encore déserte à cette heure si matinale. En contrebas, la  fontaine circulaire pavée baigne dans une atmosphère étrange. Comme toujours, l’aube pâle et douce finit par apaiser la jeune femme.  Ou est-ce la présence de Thomas qui sans bruit s’est approché ? Depuis quelques secondes, il se tient derrière elle, mais à une distance encore sage. Il observe la courbe des épaules, les longs cheveux bruns qui rejoignent presque la naissance des reins. Adèle imagine ce regard délicat posé sur elle.

    Alors, elle prend l'initiative. De ses longs doigts fins, elle cherche en tremblant les mains de Thomas. Les doigts s'enlacent, s'entremêlent. Ils disent avant les corps l'ardeur du désir. Cependant, tout est retenu, contenu dans l'épaisseur de l'instant. Thomas a avancé d'un pas. Adèle peut sentir maintenant la pression de son corps contre le sien. D'un mouvement lent et sensuel, elle incline légèrement la tête, dévoilant la peau souple et douce sous la chevelure. Elle ferme les yeux pour vivre de l’intérieur le trajet de la main qui effleure amoureusement sa nuque, descend le long de la colonne vertébrale et se pose délicatement sur ses hanches. Lorsqu'ils se feront face dans un instant, leurs yeux brûlants diront la fièvre des longues semaines passées à rêver le corps de l’autre. Puis leurs lèvres s'effleureront, elles se feront caressantes, suppliantes enfin. Et ils s'aimeront sur le carrelage froid, au milieu des piles de carton. Ils s'aimeront sans mot dire, avec la ferveur des amoureux longtemps séparés.


***

 

    Pensive, Adèle promène ses mains sur le ventre de son amant, les doigts remontent vers le torse, puis redescendent vers le nombril, dans un lent va-et-vient. Il frissonne.

    - Tu as froid mon amour ? Elle demande.

Thomas enroule ses jambes autour d'elle et resserre son étreinte. Adèle se laisse envelopper de silence pour quelques minutes encore. Puis, le portable sonne. L’alarme est trop stridente. Qui pourrait ne pas l’entendre ?

    - Il vaut mieux que je parte.

La jeune femme se lève, s’habille comme un automate. Très vite. Puis elle parle, fort sans doute. Elle n’en finit pas de s’agiter. Pour le raisonner, croît-il, pour le convaincre. Oui, sans doute. Ses grimaces se changent en mots dans l’esprit de Thomas. Il les interprète, pense que ce sont des mots muets, des mots douloureux, vides de sens. Que lui importe de vivre s’il doit renoncer à vivre libre ?

    - Que feras-tu Thomas quand Ils seront derrière cette porte ? Cette fois, tu ne parviendras pas à leur échapper… Tu me fais peur, tu prends de tels risques ! Pourquoi ?

Bien sûr, il ne l’écoute pas. Il voit ses lèvres bouger, observe ses gestes saccadés, ses mains encore agitées de soubresauts nerveux, mais il ne l’entend pas… Il ne l’a jamais entendue… Dans son paysage intérieur bruissant de sons inventés, dans sa forteresse d’enfant vieilli, il ressent la beauté d’Adèle, sa beauté sublimée dans la colère.

    D’un geste agacé, la jeune femme a roulé son manteau autour de ses bras croisés. Alors, Thomas se lève et l’attire contre lui. Habituellement, son sourire pensif la désarme. Avec tendresse, il pose son index sur cette bouche qu’il a tant espérée ces derniers mois.

    -  Thomas...

Adèle a murmuré son prénom dans un souffle et Thomas, qui en a perçu la douceur, dessine dans l’air les signes qu’elle sera en mesure de déchiffrer.

    - Alors quitte cette chambre demain, il le faut... A Limeuil, la maison du Pont-Roux est inhabitée jusqu’au printemps. Les propriétaires ont aménagé le grenier. Personne ne te cherchera là-bas ! Et moi, je te rejoindrai plus tard… Dans quelques semaines…

Thomas hésite, il connaît le sort malheureux que le Comité réserve aux rebelles. Et à ceux qui les protègent… Il le sent bien, le danger qu’elle encourt infléchit sa détermination… D’une pression de la main, Adèle insiste. Elle a espéré si fort que le doute puisse s’immiscer suffisamment en lui pour changer le cours inéluctable des choses.

    - Je t’en prie, mon bel amour mutique…


Sandrine / Heide - Mai 2012


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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 00:00

Romaric Cazaux

Photo de Romaric Cazaux

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Une valse inachevée

 

    Ce soir-là, Juliette est derrière lui. Elle se tient là, assise dans le prolongement du dos. Si la photo avait été prise à la minute précise où Juliette s'est installée derrière sa table en formica, on n'y verrait pas la petite fille. Elle ne viendra qu'après, bien après. Pour l’heure, ils sont seuls, seuls devant les passants indifférents à la musique, à leur histoire qu’ils ne connaissent pas, seuls sur cette terrasse au milieu des conversations bruyantes et insipides. Lui, Sacha, il ne sait rien de sa présence. Il ne saura jamais rien du nombre de fois où elle s’est tenue ainsi dans l’ombre, immobile, le regard accroché au buste voûté sur le corps du piano. Au moindre mouvement des épaules, une étrange émotion la saisit, une sorte de ravissement. Alors, comme chaque soir, Juliette se laisse étourdir dans la solitude contemplative que provoque en elle la musique. Là, elle reconnaît Chopin, une Nocturne, oui c’est cela, en mineur, Opus 9 n°1 ou 2, elle ne sait plus. Les notes colorent les souvenirs qui affluent, plutôt des réminiscences. Quelque chose s’opère en elle à cet instant précis, cela l’oppresse, cela la submerge par moment, elle le sent et elle ne peut répondre alors à cette angoisse ancienne que par une indifférence tourmentée. Autrefois, son départ précipité, sa fuite désespérée a figé le lien originel et primordial, la relation fusionnelle dans l’absence de mots. Elle sait cela. Mais aujourd’hui, elle est là, juste derrière lui. Son Sacha…

    Puis, les lignes ont bougé, imperceptiblement. Une seconde et un infime déplacement de la nuque ont suffi pour qu’elle aperçoive l’enfant. Par quel hasard mystérieux, la fillette est-elle arrivée là ? Elle se demande cela, elle se dit que l’enfant s’est immiscée entre eux avec une élégance discrète. Curieusement, leur position dessine un triangle et la petite fille au ciré rouge en constitue l’angle droit. C’est ce qu’elle voit. Toute personne qui se pencherait du haut de l’immeuble observerait cela. Machinalement elle tourne la tête vers le premier étage, constate que les rideaux sont tirés. Ses pensées se perdent dans les volutes de fumée que la lumière des néons semble attirer. Se trouvait-elle dans une telle confusion des sens qu’elle en a oublié la rue assourdissante ? Sans doute, oui. L’idée l’inquiète légèrement. C’est Noël … Elle sonde les silhouettes anonymes chargées de paquets, fouille les têtes courbées dans leur équilibre précaire. Puis son regard se pose de nouveau sur la petite fille, avec tendresse cette fois, une tendresse profonde qui la saisit toute entière, jusqu’au fond des entrailles. Oh, que se fige dans l’instant ce fil immatériel que l’enfant tisse sans en avoir la moindre conscience, juste par le fait d’être arrivée là, ce soir, au milieu d’eux ! Juliette éprouve son amour dans la reconnaissance. C’est alors qu’elle prend la photo. Pour attester de ce lien qu’elle veut voir renaître, parce qu’il le faut, parce qu’elle n’y tient plus, parce qu’elle en crève de cet effacement d’elle-même dans le lent défilement des heures.

    Ce soir, Juliette regarde encore Sacha, mais elle le regarde une dernière fois dans l’évanouissement du corps maternel. Puis, le temps des mots viendra, le temps du pardon ou du rejet. Sacha la reconnaîtra parce qu’il a toujours su qui elle était, même en l’absence, il a toujours su qu’il lui ressemblait, qu’il avait ses yeux bleu gris et sa bouche finement ourlée. Juliette sait aussi que Sacha l’attend, qu’il l’a attendue longtemps dans le désespoir des terreurs nocturnes, dans la résignation de ses chagrins d’enfant, ne sachant  que faire de larmes que personne ne viendrait plus sécher. Aujourd’hui, à vingt-cinq ans, il est encore dans cette attente, mais depuis la lettre qu’il lui a envoyée à l’automne, le jeune homme n’est plus dans la désespérance, il est dans la colère, il est dans la culpabilité de cette colère comme elle, elle est dans la culpabilité de l’abandon. Elle, Juliette, la mère, depuis qu’elle a lu ses mots de colère et d’amour, elle écoute son appel, elle attend le moment. Et elle vient chaque soir, elle s’assied dans l’ombre, au fond du piano-bar ou sur le trottoir, comme ce soir-là. Elle attend qu’il interprète Chopin, La Valse brillante, le dernier morceau qu’elle-même a joué pour lui, son fils, par une nuit noire et froide de novembre, juste avant de disparaître. Une mélodie familière pour effacer enfin les chants tourmentés de ceux qui restent.

 

Sandrine., avril 2012

 

Logounephotoquelquesmots

 

Pour lire d'autres textes écrits à partir de cette belle photo de Romaric Cazaux, rendez-vous sur le blog Bricabook de Leiloona !

 

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Pour en savoir plus sur le rendez-vous hebdomadaire et la lecture thématique mensuelle, c'est ICI.
La communauté "Les Lundis philo"est créée, n'hésitez pas à vous y inscrire !

 

10e rendez-vous thématique :

Lundi 12 août 2013 (date décalée)

Thème : le temps

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Denis

Lee Rony

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9e rendez-vous thématique :

Lundi 1er juillet 2013

Thème : le philosophe Albert Camus 

Coccinelle (alias Catherine) : Albert Camus

Denis : L'Ordre libertaire. La Vie philosophique d'Albert Camus de Michel Onfray

Lee Rony : L'Ordre libertaire. La Vie philosophique d'Albert Camus de Michel Onfray

Heide : L'Ordre libertaire. La Vie philosophique d'Albert Camus de Michel Onfray

 

8e rendez-vous thématique :

Lundi 3 juin 2013

Thème : Au bout du monde 

Deux approches : le voyage

et/ou

Philosophes/Philosophie du bout du monde (Asie, Moyen-Orient, Amérique latine, Australie...)

Anis : Les femmes, la philosophie et le voyage

Catherine : Au bout du monde avec l'idée de Dieu dans la philosophie religieuse de la Chine (Léon de Rosny)

Denis : Montesquieu, Voyages, Arléa

Lee Rony : Au bout du monde

Heide : Montaigne et le voyage

 

7e rendez-vous thématique :

Lundi 6 mai 2013

Thème : Littérature et philosophie

(Lecture commune récréative : Martin et Hannah de Catherine Clément)

Catherine lance deux débats passionnants pour dépasser le clivage entre littérature et philosophie.

Denis sur  Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder. A consulter aussi Hannah Arendt et Martin Heidegger de Elzbieta Ettinger (essai) : ici.

Lee Rony

Sophie sur Voltaire

Heide sur Martin et Hannah de Catherine Clément

 

6e rendez-vous thématique :

Lundi 1er avril 2013

Thème : La philosophie et le rire 

Catherine : Qui a écrit "Le rire est le propre de l'homme ?"

Denis  : autour d'une citation sur le rire philosophique. Candide de Voltaire (en attendant Bergson)

              Le Rire de Bergson

Lee Rony : Historique de la notion, façon Lee Rony.

Heide : Bergson, Le Rire, Essai sur la signification du comique

 

5e rendez-vous thématique :

Lundi 4 mars 2013

Thème : Femmes philosophes

Catherine : Cléobouline, l'une des premières femmes philosophes (Grèce antique)

Denis : Simone Weil, femme philosophe (1ère partie : sa vie et son oeuvre)

2e partie : La Pesanteur et la grâce (ICI)

Lee Rony signe un poème satirique "Femmes philosophes"

Heide : Hannah Arendt et la crise de la culture (1ère partie : présentation)

 

4e rendez-vous thématique :

Lundi 4 février 2013

Thème : Freud et la psychanalyse

Catherine : points communs et différences entre psychanalyse et philosophie

Denis : Le Malaise dans la culture de Sigmund Freud

Lee Rony  bientôt sur le divan avec cette lettre de son médecin traitant... Excellent ! 

Heide  : le fonctionnement de l'appareil psychique et L'Avenir d'une illusion


  3e rendez-vous thématique :

Lundi 7 janvier 2013

Thème : l'art, la beauté dans l'art

Catherine sur une citation de Platon

Denis sur Kandinsky, Du spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier

Lee Rony sur la question du point de vue, les rapports entre la distorsion des perceptions et la beauté artistique.

Heide sur un texte de Soseki Natsume, extrait d'Oreiller d'herbes, 1906


2e rendez-vous thématique :

Lundi 3 décembre 2012

Thème : la sagesse

Catherine : Oh non George ! Un album de Chris Haughton

Denis : ABC d'une sagesse par Svami Prajnanpad

Lee Rony : "Poésie lexicale"

Heide : Mathieu Ricard, Plaidoyer pour le bonheur

 

1er rendez-vous thématique :

Lundi 5 novembre 2012

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