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22 mai 2013 3 22 /05 /mai /2013 08:58

Sizun Femmedel'allemand

Le Livre de poche (282 pages)

Editions Arléa, 2007

 

« Une incroyable émotion emporte le lecteur à chaque page. Il est des romans vrais qui vous restent en tête longtemps. » Cette critique très élogieuse, que l’on peut lire sur la quatrième de couverture, est de Xavier Houssin (Le Monde des livres), mais elle dit exactement ce que j’ai ressenti en lisant cette bouleversante histoire, construite par petites touches successives, au fil de la narration.

 

Fanny est maniaco-dépressive. Dans le Paris de l’après-guerre, elle vit seule avec sa fille Marion, qu’elle surnomme affectueusement « Funny face ». Fanny, Funny, la relation mère-fille est fusionnelle. Marion est née en 1945, d’un père allemand, qu’elle n’a pas connu et que sa mère a passionnément aimé, contre l’avis de tous… Mais depuis la terreur de « la petite route de campagne », en 1947, leur quotidien est rythmé par les rechutes de la maladie, des crises très angoissantes à l’origine de l’inévitable délitement de leur relation, car il faut bien se résoudre à haïr pour pouvoir grandir…

 

La Femme de l’Allemand est un de ces romans dont la lecture vous laisse un peu sonné, comme au sortir d’un sommeil léger : pendant quelques secondes, après avoir refermé le livre, on ne sait plus très bien où le rêve vous a déposé. Il fut bien difficile de me détacher de cette superposition d’images, d’idées subconscientes, que le roman avait fait naître en moi : des sentiments confus, enfouis de longue date, réminiscences douloureuses, mais sans doute libératrices. Un cadeau en somme, comme la littérature peut vous en faire, avec l’élégance de l’inattendu.

J’ai donc mis du temps à revenir à la réalité, à sortir du livre, à me détacher du destin de Marion, que Marie Sizun a su rendre si attachante, à deux ans comme à dix-sept, si vraie dans sa quête d’identité bien légitime au vu des circonstances de sa naissance, si touchante lorsque la culpabilité prend son innocence – « c’est toi qui as envoyé la femme de l’Allemand à la maison des fous » (108) – si lucide enfin face à la vérité de ses origines.

 

La Femme de l’Allemand  est un roman sur le regard et le choix de la 2e personne, le « tu », donne un ton intimiste au récit. Finalement, ce que le narrateur raconte à Marion, c’est le regard qu’elle portait sur sa mère, et l’évolution de ce regard aussi - « ce regard de petit juge », que confère une maturité acquise trop tôt. Plus tard, au son d’un chant de révolte récurrent (que je vous laisse découvrir), on tremble pour Marion tant les yeux de Fanny se font menaçants…

Le narrateur évoque également la fascination que Fanny lui inspirait, par exemple, pendant son sommeil et « la peur de cette bouche ouverte sur l’ombre. » (58) Ce faisant, il nous convie, nous lecteurs, à  imaginer la détresse de l’enfant, son angoisse face à cette femme fragilisée par la maladie, par les rechutes et les électrochocs, prise devant sa fille, qui la guette et l’observe sans cesse, d’une « tristesse sans larmes et sans paroles. »

Marie Sizun a l’art de mettre en valeur un détail dans les portraits qu’elle nous offre de cette mère malade : « quelquefois, et c’est pire, elle pleure sans bruit, des larmes qui coulent toutes seules sur ses joues mortes. » (97) Bouffée d’émotion…

 

Au fil du texte, le lecteur découvre des bribes de l’histoire de Marion, qu’il a pour tâche de reconstituer avec elle, comme on ferait un puzzle après avoir étalé devant soi un stock d’images. Ces images, ce sont celles de Marion, celles qui naissent dans son esprit vide de souvenirs, mais avide d’informations nouvelles, sur son père, sur le passé de sa mère. Car, avec le reste de la famille, les relations sont compliquées et certaines « images » du passé interdites…

Mais comment se construire sans connaître une partie de ses origines ? Comment s’épanouir sans conscience claire de son identité avec comme unique référent quotidien, un « double » de soi-même, que la maladie dédouble fréquemment, vous laissant « confondue d’amour et d’effroi » ?

Alors Marion, ne peut-il rester que la solution de te fondre dans l’anonymat du lycée pour cacher « ce que tu es » au lieu d’oser revendiquer un jour « qui tu es » ? (122)

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Marie Sizun (Babelio)


Un grand merci à Marie Sizun pour ces instants littéraires de pure émotion. D’autres chroniques de ses romans viendront très bientôt, en attendant la rentrée littéraire !

Ce roman magnifique a été récompensé du Grand Prix des lectrices Elle roman 2008.

 

Je vous invite à lire les avis tout aussi élogieux de Laure et de Mazel.

Un léger déplacement est également présenté sur mon blog. Vous trouverez dans cet article une biographie de Marie Sizun. (clic)

 

Belle lecture !

 

Heide

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11 mai 2013 6 11 /05 /mai /2013 22:24

 

Krebs nos-pleines-lunes

Sophie Krebs, Nos pleines lunes

Editions Baudelaire, 2012

Roman (152 pages)

 

Dire que ce premier roman de Sophie Krebs est une réussite serait un euphémisme. Je le savais avant même de commencer à écrire mon article, je vais avoir beaucoup de difficultés à exprimer avec suffisamment de force toute l’émotion que j’ai ressentie au cours de ma lecture de Nos pleines lunes.


Lucas et Lolita. Lolita et Lucas. Sophie Krebs nous offre un texte d’une humanité magnifique, dont la beauté est circulaire. C’est ce qui me vient en premier cette idée d’une circularité apaisante des émotions, des sentiments, qu’ils soient de peine ou d’espérance. Elle se manifeste dans les nombreuses résonnances à l’œuvre dans le roman : celles de l’amour, celles de la poésie, celles de la folie des aliénés surtout lorsqu’elle répond aux aliénations, aux frustrations intérieures de ceux qui ne sont pas fous. Comment mettre en lumière une histoire dont on ne doit surtout rien dire pour en préserver toute la magie ?

 

Dans de courts chapitres, deux voix alternent et progressivement se répondent : d’abord celle de Lucas, qui espère sa Lolita. Ensuite celle de Lolita alias Laetitia Rozière, photographe. Elle aussi elle porte Lucas au plus profond d’elle-même depuis bien longtemps. Pour le temps de Noël, à la signification si particulière pour eux, elle se prépare à exhumer pour Lucas les objets fétiches, perdus pour le présent, ces petits riens qui font une existence et peuvent aussi la défaire. Elle veut le soigner avec les images du passé. Lui aussi se prépare, avec toute l’application dont il est capable, en fabriquant ses guirlandes de mots, une commande de Lolita pour l'occasion.

 

Le temps ne semble pas couler au même rythme dans la vie de Lucas et de Lolita. L’espace intérieur des personnages commande la chronologie. L’écriture allonge le temps pour dire le lent égrènement des heures à l’hôpital psychiatrique et la perception qu’en a Lucas. Mais ses réactions donnent du rythme à cette langueur : on pleure et on rit car Lucas a la spontanéité et la fraîcheur des petits enfants  alors même qu’il est adulte, ce qui le rend si attachant. Et son langage imagé, construit, mais qui n’existe que pour lui seul, touche au plus juste -  « Je ferme les yeux pour mieux voir l’odeur. » - alors que pour les autres, les « normaux », Lucas « miaule, couine, chouine. » (89)

 

C’est une écriture d’amour et de tendresse qui montre aussi que la tristesse n’est jamais loin d’un moment de joie. Cette forme de tendresse qu’apporte l’acceptation de la souffrance nous étreint et c’est vraiment poignant ! Comment exprimer cela autrement que comme le rire et les larmes mélangés dans une douce harmonie ?


Par la fenêtre, le printemps rit.

Pourquoi s’inventer des pleurs ? » (Lolita, p.53)

 

La jovialité de la pensée de Lucas contraste aussi avec la douleur des tocs et la violence des crises de delirium aigu, des scènes non plus vécues de l’intérieur, mais rapportées avec un point de vue plus distancé. 

 

Ce sont deux êtres que la vie a malmenés, on le sent tout de suite même si l’on n’en connait pas la raison avant les derniers chapitres. Leur douleur est contenue et s’exprime de façon bien différente. Pourtant, chacun est submergé régulièrement par le langage du corps, qui somatise. C’est un roman où les mots ont le pouvoir de soigner les maux. Mots et maux intériorisés, mêlés à la petite musique de l’âme, au flux de la pensée, puis exorcisés par la force de l’amour. On découvre le lien qui unit Lucas à sa Lolita très progressivement.

Les personnages sont plus que des êtres de papier, ils s’incarnent dans leur propre voix narrative, - surtout Lucas - dans la musique des mots, le style cadencé d’une phrase qui s’enroule sur elle-même. Circularité encore.


«  Dehors il pleut des cordes. Des cordes mais sans nœuds. C’est heureux parce que moi j’aime pas les nœuds. » (Lucas, incipit)


« Il fait doux ce matin. Giroflées. Romarin. » (Lolita, page 6)


Sophie Krebs est parvenue à saisir et à retranscrire l’émotion pure et on la reçoit si fort ! Et puis, moi aussi j’ai fait un bond en arrière puisqu’au moment crucial du roman, quand tout s’éclaire et que la vérité nous saisit là, non sans stupeur, il est question à la fois de mon année de naissance et de la ville où j’ai grandi, d’une rue dans laquelle j’ai marché tous les jours de mon enfance et de mon adolescence ! Ce fut un choc supplémentaire dans l’émotion du moment. Un lien direct avec mes pleines lunes à moi et avec les  quelques trous dans mes propres poches…

 

L'interview de Sophie Krebs par Anis sur Litterama est très intéressante : ICI.


Un grand merci à ma chère Laure du blog Ma Danse du monde, qui m’a donné l’occasion d’un très beau moment de lecture. J’attends avec impatience le prochain roman de Sophie Krebs.

 

Petite biographie : "Médaillée du Conservatoire de Paris, Sophie Krebs est professeur de formation musicale depuis trente ans. Passionnée de pédagogie, elle invente en 2003 la méthode RYTMO, une méthode d'apprentissage du rythme au travers des mots. Elle publie en 2004 des recueils de pièces de musique verbale qu'elle baptise Enfantillages et crée en 2007 les jeux de société RYTMO qui obtiennent une médaille d'or au Concours Lépine International." (Quatrième de couverture)

Sophie-KrebsSophie Krebs 

Belle lecture !

 

Heide

 

Defi-PR1

 

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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 18:00

Marie-Sizun-Un-léger-déplacement2

Marie Sizun, Un léger déplacement,

Arléa 1er/mille, janvier 2012

Roman 281 pages

 

Un léger déplacement est le 6e roman de Marie Sizun, publié chez Arléa. C’est ce que j'appellerais une « lecture-hasard », car je n’avais jamais entendu parler de Marie Sizun avant de tomber sur ce livre, au moment de sa sortie, chez mon libraire. En lisant la quatrième de couverture, j’ai fait alors le pari qu’il allait me plaire. Dans ma PAL depuis janvier 2012, je ne saurais dire ce qui m’a conduit à le sortir de la pile précisément maintenant. Mais voilà, je l’ai lu et je l’ai aimé, oui, même si j’ai mis un peu de temps avant d’être touchée par les débats intérieurs de cette femme de 60 ans.

Le roman s’ouvre sur une citation de Léon Paul Fargue (L’Autre piéton), qui donne une idée de l’atmosphère du roman :

« Au milieu du bruit et de l’agitation, du présent…

j’entends aussi au beau milieu du chœur le vacarme

fin et doux de tous les anciens souvenirs. »

 

« Dans l’avion, tout à l’heure, cet étrange malaise… S’est-elle vraiment évanouie ? N’était-ce qu’une brève perte de conscience ? Elle ne sait pas. Elle sait seulement que tout avait disparu pour elle, peut-être un instant, peut-être davantage… Une sorte de petite mort, un blanc, où le temps n’avait plus cours, ni l’espace. Une mort très légère, très douce, étonnamment paisible… Elle voudrait se rappeler, mais déjà le souvenir échappe, se dérobe… Elle a tout oublié, hors la certitude d’avoir éprouvé quelque chose d’inconnu, de singulier, d’infiniment précieux. » (Incipit, p. 9)

 Quand survient ce malaise, Ellen se trouve dans un avion qui la ramène à Paris, sa ville natale, qu’elle a quittée trente-cinq ans plus tôt alors qu’elle s’appelait encore Hélène Leclerc. C’est « un retour inopiné » (11) pour régler la succession de Mme Zollmacher, la deuxième femme de son père, avec laquelle elle a vécu une partie de son enfance, mais qu’elle n’a plus revu depuis son départ pour les Etats-Unis. Avec le décès de sa belle-mère, l’appartement du Cherche Midi, propriété de son défunt père, lui revient désormais de droit.

Aux Etats-Unis, Ellen vit avec son mari Norman. « Chez elle, depuis son mariage, c’est New-York, c’est Manhattan, c’est l’appartement de Chelsea, au dessus de la petite librairie française à la façade gentiment tricolore, qu’ils tiennent ensemble, Norman et elle, au coin de la 28e Rue et de la 11e avenue. » (15) Leur fille est un jeune médecin qu’ils aideront peut-être à installer avec l’argent de la vente. A moins qu’ils n’agrandissent la librairie. Cet apport financier est donc une aubaine.

Mais, à Paris, le passé va ressurgir avec une telle force que les projets, le retour à New York même ne semblent plus du tout si certains dans l’esprit d’Hélène. Face à « un passé habité de secrets et hanté par un violent amour de jeunesse » (Quatrième de couverture), que décidera-t-elle ?

 

Quand j’ai écouté Marie Sizun présenter son roman (vidéo You tube en bas de l'article), j’ai ressenti dans la douceur et la fragilité de sa voix, toute la sensibilité du personnage d’Hélène, à un moment sans doute charnière de sa vie. Avec les souvenirs – celui du père, de la mère, de l’amoureux – ressurgissent donc de vieux fantômes, parfois volontairement refoulés. Pour avancer, pour mieux comprendre les freins inconscients de sa vie de femme, de mère, Hélène doit exhumer de sa mémoire la petite fille qu’elle fut avant le décès soudain de sa mère ; puis la jeune fille timide et introvertie, amoureuse d’un homme plus âgé, qui la vouvoyait et qui fit son éducation littéraire et culturelle  avant de partir sous les drapeaux en Algérie… Et d’en revenir transformé…

Les fantômes du passé bouleversent tant Hélène qu’elle se refuse d’abord l’accès immédiat à certains souvenirs, les plus douloureux, les plus effrayants.

En rangeant l’appartement, dans les effets personnels de Mme Zollmacher, elle découvre un secret familial, qui la pousse à réexaminer ce qu’elle prenait pour la vérité. Soudain, elle prend conscience que, dans de nombreux domaines, elle n’avait rien compris. Et c’est pour elle un tel bouleversement,  une telle détresse la saisit, que petit à petit, le personnage prend de l’épaisseur. Ce qui la grandit, c’est cette douleur qui soudain l’étrangle, devant l’impossibilité de dire ce qui autrefois déjà était indicible. « Cette infirmité de la parole. » (107) Hélène, à Paris, trente-cinq ans plus tard, ne sait si elle parviendra à rompre tous les silences…


Sizun_Marie_Portrait.jpegNée en 1940, Marie Sizun – C’est son nom de plume ! - est agrégée de Lettres classiques et professeure de littérature, désormais à la retraite. A l’âge de 65 ans, elle a publié son premier roman Le Père de la petite (Arléa, 2005), qui a reçu le Prix Librecourt en 2008, après sa publication en poche.  Son 2e roman, La Femme de l’Allemand (Arléa, 2007) a connu un grand succès (Grand Prix des lectrices de Elle 2008 et Grand Prix du Télégramme 2008).


J’aurais tendance à comparer son écriture très actuelle et ses thèmes d’inspiration aux romans de Tatiana de Rosnay, auteure du best-seller Elle s’appelait Sarah. C’est un avis très personnel, mais je pense que leur univers respectif et leurs techniques romanesques sont assez semblables.


Belle lecture !

 

Heide

 

 


 

 

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15 mars 2013 5 15 /03 /mars /2013 16:56

Lafon_Lespays.jpgMarie-Hélène Lafon, Les Pays, Buchet-Chastel, 2012

Roman (203 pages)


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Marie-Hélène Lafon est née à Aurillac en 1962. Agrégée de Lettres classiques, elle enseigne dans un collège de zone d’éducation prioritaire. Elle a reçu le Prix Renaudot lycéen pour son premier roman Le Soir du chien, publié en 1996. (Source : Babelio)

Les Pays, son neuvième roman, a reçu deux prix : le Prix du style 2012 et le Globe de cristal 2013 du meilleur roman, décernés par des journalistes de rubriques culturelles.

L’histoire est celle de Claire, fille de paysans du Cantal, qui monte à Paris pour poursuivre des études supérieures à la Sorbonne.

« Elle n’oublie rien du monde premier et apprend la ville où elle fera sa vie.

Les Pays raconte ces années de passage. » (Quatrième de couverture)


Le roman est précédé d’une citation d’Eugène Delacroix, extraite de son Journal :

« Nous ne possédons réellement rien ; tout nous traverse. »


Et effectivement, dès le début du roman, la narratrice nous donne une idée de la configuration des lieux et de l’isolement relatif dans lequel elle a grandi : à la ferme familiale, « on n’y passe pas, on ne traverse pas, on y va par un chemin tortueux et pentu, carapaçonné de glace entre novembre et février… » (13-14) Alors, on imagine bien le grand écart qu’elle a dû accomplir pour s’adapter à la vie parisienne. Opposition de deux mondes, du pays natal à la ville d’adoption, deux univers a priori non reliés entre eux comme  « […] ces noms prononcés, noms de personnes et noms de lieux qui, pour elle, depuis plus d’un an, n’avaient de place, leur place, que là-bas, de l’autre côté du monde, où elle avait commencé d’être et n’était plus, ne serait plus. » (80) Alain, le magasinier de la bibliothèque universitaire, né lui aussi dans le Cantal, lui permet pourtant « un travail muet d’ajustement, de raccord », émouvant pour  la jeune provinciale.

Claire n’a pas la nostalgie « des temps révolus » où elle vivait au pays. Mais elle a en elle « une grammaire intime très indéchiffrable » (86). Hérité du passé, ce malaise avec son corps qu’elle camoufle : en effet, elle se souvient des « cuisses et du bronzage dits agricoles », objet de moqueries au collège. Alors l’achat d’un pantalon rouge, moulant, taille 36 est une véritable révolution pour elle. Cet épisode-phare du roman inaugure « ce qu’elle nommerait plus tard la leçon de corps » (75). Allusion faite également à sa première relation charnelle avec Gabriel, un trentenaire « né en Australie de parents américains et universitaires », grand voyageur, qui « ne posait pas de questions et n’en suscitait pas. » Veilleur de nuit, baroudeur, Claire apprécie de ne pas avoir à l’attendre, convaincue qu’il faut « faire sans attendre, faire mais pas attendre » dans la vie. Et elle « [jette] chaque jour ses jeunes forces dans la lutte des études qui [sont] sa guerre », sans éprouver jamais le besoin de se divertir.

Dans la dernière partie du roman, qui en comporte trois, on retrouve Claire, professeure quarantenaire « divorcée et sans enfant », une femme dont le paysage intérieur s’est modifié bien sûr avec les années, ce que nous montre le décalage entre ses habitudes de vie et celles de son père, venu lui rendre visite à Paris.

 

Il faut lire ce roman pour ses qualités littéraires incontestables et la beauté du style. Mais j’ai trouvé que l’écriture, presque trop travaillée, induisait malheureusement une trop grande distance entre le lecteur et les personnages. 202 pages sans un seul passage au discours direct susceptible de nous rendre les personnages plus proches et donc plus attachants ! J’ai eu le sentiment d’un bloc de mots, et j’ai pensé plus d’une fois que je n’en viendrais pas à bout. Enfin ce fut chose faite et rétrospectivement, j’en suis satisfaite comme chacun est fier de la tâche accomplie, particulièrement lorsqu’elle est ardue. Mais je n’ai pas éprouvé un grand plaisir de lecture. Un style brillant ne doit pas devenir hermétique sous peine de ne plus toucher ni émouvoir. Pour moi, c’est l’écueil que n’a pas su éviter M.-H. Lafon. Cependant, les prix reçus sont largement mérités si l’on s’en tient aux aspects purement techniques et formels de la littérature.

 

Roman remarqué et primé de la rentrée littéraire 2012, j’inscris donc ce billet dans le cadre des challenges de Hérisson et Laure.

 

Belle lecture (malgré tout) !

 

Heide

 

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11 mars 2013 1 11 /03 /mars /2013 22:25

Jelloun_Ledernierami_CouverturePoints.jpg

Editions du Seuil (9 mars 2005)

Collection : Points

Roman 147 pages

 

jelloun.jpgTahar Ben Jelloun, né à Fès en 1944, est l’écrivain marocain francophone le plus traduit dans le monde. Il a obtenu le Prix Goncourt en 1987 pour La Nuit sacrée. Il y a quelques années, j’ai lu Le premier amour est toujours le dernier, un recueil de nouvelles qui « raconte le déséquilibre entre l’homme et la femme arabes » dans des histoires « qui ne parlent que d’amour, c’est-à-dire de solitude, de secret et d’incompréhension », « dans un pays où la tradition et la religion aident surtout l’homme à asseoir sa petite puissance […] » (Tahar Ben Jelloun). J’avais beaucoup aimé ces nouvelles et je souhaitais depuis longtemps revenir vers cet auteur contemporain qui vient de publier Le Bonheur conjugal chez Gallimard  (août 2012).


    A l’âge de 15 ans, Ali rencontre Mamed, lycéen comme lui au lycée français de Tanger. On suit la jeunesse des deux garçons, leurs découvertes d’adolescents : ensemble, ils vont connaître leurs premiers émois sexuels, dans une ambiance très libre. Leur amitié est alors fusionnelle. Quelques années plus tard, ils seront emprisonnés ensemble également, à cause de leur engagement politique. Mais avant cela, le début des études supérieures les sépare une première fois : Mamed rejoint Nancy pour ses études de médecine alors qu’Ali se rend au Canada suivre des études de cinéma. Les deux amis s’écrivent et, durant l’été, ils se retrouvent sur la plage de Tanger-ville.

    Eté 66 … A son retour de France, Mamed est arrêté pour « atteinte à la sureté de l’Etat ». Lorsque, de retour du Canada, Ali est incarcéré lui aussi, il retrouve son ami qui a été torturé. A ce moment-là, « les arrestations d’étudiants ayant des activités ou simplement des opinions politiques de gauche se multipliaient » (31). Ali trouve Mamed différent : « Je découvrais à quel point l’endoctrinement idéologique pouvait aveugler un esprit aussi intelligent. » (26) Mais leur amitié est profonde et elle sera scellée à tout jamais par « ses dix-neuf mois d’incarcération déguisée en service militaire. » (35)  au cours desquels les deux amis sont « devenus sérieux. » (35) Par la suite, Mamed, désormais médecin, émigre en Suisse et Ali s’occupe des affaires de son ami au Maroc. Tous deux sont mariés, mais Ali et son épouse ne parviennent pas à avoir d’enfants. Ils adoptent, mais clandestinement car l’adoption pose problème au Maroc.

    Ainsi, la première partie du roman raconte la genèse de leur amitié afin que le lecteur puisse comprendre comment leurs liens sont devenus si puissants et comment, des années plus tard, un événement survenu dans la vie de Mamed fera tout vaciller…

 

   Tahar Ben Jelloun signe une histoire d’amitié aussi intense que troublante. Que serions-nous capable de faire pour notre meilleur ami ? C’est la question que pose ce roman construit en quatre parties, selon trois points de vue différents, celui d’Ali et celui de Mamed, amis inséparables depuis trente ans ; celui de Ramon, un ami commun, qui entretient des relations fraternelles, mais plus superficielles avec chacun d’entre eux. Sans jamais porter de jugement, il sera le témoin de ce qui va se jouer entre Ali et Mamed, suite à la décision pour le moins surprenante de ce dernier.


    La critique de LIRE, reproduite sur la quatrième de couverture, est très élogieuse : « Un roman extraordinaire, pudique et déchirant. Un roman où le sentiment exclut la sentimentalité. »

Quant à moi, j’ai aimé Le dernier ami pour ses qualités littéraires et pour la construction intéressante autour de l’alternance des points de vue. Cependant, j’ai trouvé que celle-ci occasionnait quelques redondances qui cassaient le rythme. Du coup, l’intérêt que j’avais porté à l’intrigue au début du roman avait faibli au moment crucial du dénouement, un moment qui reste fort, indéniablement, grâce au coup de théâtre où tout est révélé. C’est dommage, mais cela reste un bon roman, lu dans le cadre du rendez-vous de Denis, Littérature francophone d’ailleurs.


Belle lecture !


Heide

litterature-francophone-d-ailleurs-1 WOTCKMJU

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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 14:16

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Christian Bobin, Geai, Gallimard, 1998

(110 pages dans cette édition)

 

Difficile de présenter ce court roman de Christian Bobin sans risquer de perdre l’essentiel : séparée de l’univers poétique qui la porte, l’histoire pourrait bien paraître banale, sans saveur.  A l’âge de huit ans, Albain rencontre Geai, « noyée depuis deux mille trois cent quarante-deux jours dans le lac de Saint-Sixte, en Isère ». Elle lui apparaît d’abord à deux centimètres sous la glace. On apprend que, de son vivant, Geai « faisait l’école » au village et qu’elle ne portait pas encore le nom de ce bel oiseau. Dans son lit de mort, qu’elle quittera bientôt pour accompagner son jeune ami, elle est vêtue d'une robe de coton rouge et un sourire illumine son beau visage.

Le petit garçon est un doux rêveur, alors quand il raconte en rentrant qu’il était avec la dame de Saint-Sixte, « celle qui sourit au fond du lac », son père lui donne une claque et l’envoie au lit sans souper, ajoutant « ça t’apprendra à traîner dehors au lieu de faire tes devoirs, et à revenir avec la nuit en racontant n’importe quoi. »

Albain pleure, mais " le chagrin est une soupe au sel. Elle laisse l’estomac bien creux." Alors le petit garçon sèche ses larmes et s’endort d’un sommeil « profond et souriant ». Un peu plus tard, le maître félicite son jeune élève après qu’il lui a raconté la même histoire. « La vérité, c’est incroyable », nous dit le narrateur : « La vérité, vous la dites et elle vous attire des claques ou des félicitations. Et le pire c’est que, dans un cas comme dans l’autre, personne ne vous croit. »


Avec Geai, Christian Bobin nous offre un joli conte, emprunt de poésie et de tendresse, une histoire que j’ai trouvée très loufoque, extravagante comme l’est le tempérament d’Albain. Nous le suivons au fil du temps, la poésie des mots dessinant le rythme nonchalant de la vie du jeune garçon, puis de l’adolescent et de l’homme qu’il est devenu, lui qui n’éprouvera jamais le besoin de répondre aux exigences sociales pour être heureux : accompagné de Geai qu’il est le seul à voir depuis l’enfance et dont on ne soupçonnerait la présence que par l’irrépressible envie de bâiller qu’elle provoque, Albain sera - à sa façon toujours fantaisiste - représentant de commerce, cambrioleur de rêves, voire ange-gardien ou fabricant de liberté, et brocanteur, un joli métier qui le mènera à un tournant important de sa vie, de leurs vies…


Ai-je aimé ce roman ? Oui bien sûr, car l’univers de Christian Bobin m’inspire toujours au minimum une certaine tendresse quand ce n’est pas un coup de cœur. Mais je n’ai pas été aussi profondément touchée par le personnage d’Albain et par sa relation avec Geai que je pensais l’être au début de ma lecture. En fait, la nonchalance d’Albain m’a souvent agacée et je n’ai pas trouvé crédible sa manière de prendre la vie.

Peut-être le roman était-il trop court pour savourer pleinement la personnalité d’Albain, peut-être aurait-il fallu en affiner les contours ? J'aurais aimé que l'auteur donne plus d’envergure à la dame du lac. Mais ce n’est pas si grave car le plaisir de la lecture fut tout de même bien présent et c’est l’essentiel non ? De plus, je ne suis pas écrivain et j'admire le travail de Christian Bobin : je crois qu'on est toujours plus exigeant avec nos écrivains préférés !

En tous cas, la beauté de l’écriture justifie largement les avis particulièrement élogieux que j’ai pu lire chez d’autres lecteurs, notamment chez Laure, qui a initié cette lecture commune sur son superbe blog Ma danse du monde.

 

Ce billet est ma deuxième contribution au challenge Christian Bobin proposé par Yuko.


Geai_Bobin_Folio.jpgExtrait :

« Le lac de Saint-Sixte est très sombre, même en été. Le lac de Saint-Sixte ignore l’innocence des étés. C’est une eau qui retient sa lumière, une eau verte et surtout noire qui fait de la rétention de lumière. Le ciel dégringole en bleu dans le lac, passe en vert puis coule en noir.  Il y a plusieurs sortes de noirs dans le noir. Les eaux de Saint-Sixte sont d’un noir mauve, orageux, un noir comme dans les yeux des jaloux. Ce noir est là depuis qu’il y a de l’eau à Saint-Sixte.  Et le sourire de Geai commence secrètement à le ronger, à le diluer, à l’allonger, et le sourire de Geai fait remonter en surface du lac de Saint-Sixte tout le bleu du ciel qui avait coulé dedans. C’est un pays de montagnes. En pays de montagnes, le bleu a une franchise absolue, une netteté blanche. Ce bleu, comment dire : il brûle et il lave. » (10)

 

Belle lecture !

 

Heide 

Challenge-Christian-Bobin

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 22:02

Ecoutonsunlivre

 

     Sur une proposition de Val aime les livres, je participe pour la première fois au challenge « Ecoutons un livre » avec Chagrin d’école de Daniel Pennac, un « essai narratif » selon les propres termes de l’auteur interviewé à la fin du disque audio.

Pennac_Chagrin-d-ecole_Gallimard.jpg

Le livre-papier a été publié chez Gallimard, en 2007. Il se trouvait dans ma PAL depuis sa sortie et j’en avais commencé la lecture sans l’achever, non par manque d’intérêt, bien au contraire, mais parce que je devais être dans une de mes périodes « butinage »…

Je précise que je rédige ce billet en jouant le jeu c’est-à-dire que je me fie uniquement à ma mémoire auditive et que je n’aurai donc pas recours au livre papier pour recopier des extraits, par exemple.

 

Pennac_Chagrin-d-ecole_Liredanslenoir.jpg

     Le livre audio a été enregistré, dans les studios de Radio France, par l’association « Lire dans le noir » et c’est Daniel Pennac lui-même qui s’est prêté à cette lecture à voix haute.  Quel régal ! 6h17 d’écoute exactement, toute une semaine de trajets quotidiens avec l’impression réjouissante d’avoir un passager de marque, un grand écrivain à mes côtés !

 

     Chagrin d’école  est donc un livre sur l’école et sur les cancres. Aucune arrière-pensée péjorative dans ce terme devenu obsolète. C’est celui qu’emploie Daniel Pennac quand il nous raconte les années d’échec scolaire du petit Pennacchionni, quand il évoque sa douleur, l’inquiétude de ses parents, le sentiment d’échec des professeurs. La souffrance de tous en somme. Un séjour de plusieurs heures dans une décharge publique de Djibouti est la seule explication rationnelle et psychologique, qui a pu être trouvée pour expliquer sa cancrerie, lui qui a grandi dans une famille cultivée et sans histoire, lui qui aimait tant la compagnie des livres par ailleurs.


     Certains passages sont à la fois drôles et émouvants : je pense en particulier au moment où il raconte la réaction de sa mère qui vient de regarder un reportage sur ce fils, devenu écrivain : « tu crois qu’il s’en sortira un jour ?», demande-t-elle à Bernard, le frère aîné de Daniel. C’est que l’inquiétude ne l’a jamais totalement quittée, comme toutes les mères de cancres.

Derrière l’humour, on entend bien la souffrance de l’enfant qui « n’Y comprend rien », qui « n’Y a jamais rien compris » et Daniel Pennac nous explique la nécessité absolue de découvrir ce que recouvre ce Y, source de tant de problèmes, de tant de blocages et d’échecs.

Quel professeur devait-il être ! De ceux qui marquent à vie tant ils sont passionnés par leur métier, tant ils ont à cœur de sauver de la noyade des élèves réputés définitivement irrécupérables. De ceux qui n’abandonnent jamais et retroussent leurs manches pour vider autant que possible ce cloaque infâme et insalubre qu’est la « poubelle de Djibouti », un lieu terrifiant et fantasmatique, devenu pour lui, en quelques sortes, le symbole de la désespérance des élèves abandonnés à leur échec.

Alors, Daniel Pennac raconte ses années de professorat, analyse le rôle des internats, donne des « trucs » pédagogiques passionnants et affirme que le seul remède à l’inculture est la fréquentation de la culture à très haute dose. Il était très exigeant avec ses élèves, allant jusqu’à leur demander d’apprendre par cœur de beaux textes de notre patrimoine et,  ces textes étant numérotés, d’être capables de réciter à n’importe quel moment de l’année, n’importe lequel de ces textes, appelé par son numéro, après en avoir donné le titre exact. Et il les invitait, à chaque heure de cours, à un plongeon dans la langue, la langue française qu’il adore, lui qui était profondément dysorthographique.


     A l’écoute, ce livre peut être divisé en trois grands moments – qui ne sont pas précisément les parties du livre-papier : la scolarité de Daniel Pennacchionni ; ses années d’enseignement, quand il est « devenu » - fierté discrète et pudeur touchante de son père qui ne commenta jamais ouvertement sa réussite, mais qui avait écrit sur l’enveloppe d’un courrier qu’il lui avait adressé au collège, « Daniel Pennacchionni, professeur » ; enfin l’école et son rôle dans la société contemporaine.


Dans ce troisième moment, il convoque « Maximilien » : c’est ainsi qu’il baptise tous les jeunes des cités auxquels il voue une tendresse particulière, sans qu’aucune mauvaise foi n’apparaisse dans son discours d’ailleurs. Celle qu’il accuse ouvertement, c’est « Grand-mère Marketing », qui ne tricote plus des chandails ou des tricots comme le faisaient les grands-mères d'antan, non, cette grand-mère-là, elle fait de Maximilien un enfant-client : elle le couvre de marques de la tête aux pieds et le transforme, à son insu, en panneau publicitaire ambulant.

Daniel Pennac compte cinq catégories d’enfants dans le monde, précisant que tous sont exploités. Son argumentation nous invite à la réflexion sur notre société de consommation et sur le mode de vie de cette génération d’enfants-clients. Le ton est grave, et j’ai ressenti une forte émotion en écoutant les dialogues entre l’auteur et les jeunes de cités qu’il est venu rencontrer dans leur lycée : « mais non, ce ne sont pas les profs qui te prennent la tête, elle est déjà prise ta tête, les profs essaient de te la rendre ! » C’était d’autant plus fort que la voix de l’écrivain lui-même portait le propos. Magie du livre audio !


Si je devais retenir un seul passage, une seule image de ce livre écouté, ce serait le dernier, la métaphore finale, dans laquelle il compare les élèves en échec, qu’il faut sortir du « coma scolaire » à ces hirondelles déviantes, qui volent en échappant à toute règle, comme prises de folie et viennent se fracasser contre les fenêtres de sa chambre,  chaque automne.


« Une hirondelle assommée est une hirondelle à ranimer, point final. »

 

On n'y parvient pas toujours, mais du moins aura-t-on essayé... C’est la dernière phrase du livre et elle en résume toute la philosophie.


Bonne écoute !


Heide

 

C'est mon premier article aussi pour le challenge de George.

 

challenge-daniel-pennac
Cliquez sur les deux logos pour lire d'autres contributions chez  Val aime les livres et chez George : vous pourrez lire sa chronique sur Le Roman d'Ernest et Celestine de Daniel Pennac, ICI.

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 21:30

homme-joie.jpgChristian Bobin, L’Homme-joie, L’Iconoclaste, 2012

183 pages

 

bobin.jpg

 

    Christian Bobin est né en 1951 au Creusot, où il mène une vie solitaire encore aujourd’hui. Il puise son inspiration au cœur de la nature, au milieu des jardins et les fleurs sont omniprésentes dans son œuvre : les fleurs sauvages, celles qui ne sont pas commercialisées comme le chèvrefeuille par exemple, sont pour lui « une réponse à quelque chose du néant et des ténèbres » (Christian Bobin sur France culture).

 

     Difficile de classer ses écrits : les essais poétiques côtoient des romans emprunts de poésie eux aussi, toujours courts (moins de 200 pages), mais si denses. Quand on lit Christian Bobin, on a envie de relever de belles phrases à chaque page. L’émotion circule et nous enveloppe d’une chaleur douce et apaisante, qui nous accompagnera longtemps. Ce sont des livres qui rendent heureux tant la générosité de leur auteur est authentique et palpable : à travers la musicalité des mots, la justesse des images, il nous invite à nous émerveiller d’un brin d’herbe ou de la plasticité d’un arbre, à ouvrir notre cœur, à affuter notre regard. Lui-même a des « Yeux d’or » et l’art de la métaphore !

Hier, je lisais un texte de Bergson dans lequel le philosophe répondait à la question « Qu’est-ce qu’un artiste ? » avec ces mots : « C’est un homme qui voit mieux que les autres car il regarde la réalité nue et sans voiles. » C’est ce que fait Christian Bobin, il observe la réalité nue et il l’habille de poésie. Il le fait avec une joie simple et communicative, d’où ce titre lumineux, L’Homme-joie. La vie ne l’a pas épargné et pourtant, il écrit :  

 

« Il faut que le noir s’accentue pour que la première étoile apparaisse. » (155)

 

     L’Homme-joie est donc un recueil composé de quinze récits brefs, pensées-rêveries et souvenirs ou réflexions sur des sujets plus graves comme la solitude des anciens regroupés dans les maisons de retraite et la maladie d’Alzheimer qui atteignit son père. Dans ces textes poétiques, il est aussi question de personnalités – le pianiste Glenn Gould, Pascal, le peintre Soulages ou la petite gitane Maria -, de lieux, de situations en apparence anodines, de moments précis inscrits dans le temps et immédiatement jetés hors de lui par l’attitude contemplative du poète.


« La mort, l’amour, la beauté, quand ils surviennent par grâce, par chance, ce n’est jamais dans le temps que cela se passe. Il n’arrive jamais rien dans le temps – que du temps. » (42)


Avec l’écriture et la poésie, Christian Bobin nous mène ailleurs : pour lui, « la poésie défie la mort, le terme de ce qui nous est donné à vivre. » Il évoque souvent son rapport à la lecture et à l’écriture.

 

Entre chacun de ces quinze récits, le lecteur découvre une citation manuscrite comme un vers isolé, une pensée offerte, ouverte sur la vie. Certaines ne sont pas dénuées d’humour :  

 

« Les âmes sont des compas dont la pointe tremble à l’instant de se planter. Seuls les saints en tracent le cercle parfait. »


Et au centre du livre se trouve « Un carnet bleu », un joyau sous la forme d’une lettre d’amour manuscrite, adressée en 1980 à « la plus que vive », celle qu’il aima jadis et qui n’est plus – j’écrirai bientôt un article sur La Plus que vive, titre d’une longue lettre qu’il écrivit à sa compagne, au lendemain de sa mort brutale.

 

     Le livre se déguste dans le silence, un silence à réhabiliter. J’ai lu le recueil deux fois, à deux semaines d’intervalle environ : à la première lecture, la beauté de la langue accapare l’esprit et se suffit à elle-même. La deuxième lecture permet un plein accès au sens. Je crois que, comme pour tous les textes de Christian Bobin que j’ai pu lire,  chaque nouvelle lecture de L’Homme-joie mettra en lumière quelque élément resté dans l’ombre jusqu’alors. C’est toute la magie de l’écriture de cet auteur, pourtant décrié parfois : il répond d’ailleurs dans ce livre à l’accusation de mièvrerie qu'on a pu lui porter. Pour ma part, je ne vois dans le ton naïf de certaines de ses phrases qu’une tendresse infinie à l’égard de la vie, comparable à la joyeuse spontanéité des enfants.

 

Extrait :


« Une paix massive arrive comme devant un calvaire d’or. La vision de Soulages est plus puissante que la mort, elle l’arrête comme jadis on arrêtait un vampire avec une croix. Ce noir charpente mon cerveau, y tend ses poutres maîtresses dont le deuil n’est qu’apparent : le noir est l’éclair d’un sabre de cérémonie, une décapitation qui ouvre le bal des lumières. Ces œuvres appellent le grand air, leurs falaises réclament un vent furieux. Je ne suis pas devant l’œuvre d’un contemporain mais devant le plus archaïque des peintres. Ses peintures sont des maisons zen, les trois quarts d’une maison zen dont le spectateur fait le quart restant. Un gardien noir en costume noir arpente la salle, mains dans le dos, martyr d’un temps sans aiguilles. Nous sommes seuls au milieu des bêtes divines préhistoriques dont le cuir goudronné est suant de lumière. » (33)

 

Christian Bobin, L’Homme-joie, "Soulages", L’Iconoclaste, 2012


Pierre Soulages, peintre et graveur abstrait français, né en 1919 est très connu pour l'usage qu'il fait des reflets de la couleur "noir", nommée "noir-lumière" ou "outre-noir". (Source : Wikipedia)

 

Cliquez sur le logo pour lire d'autres contributions chez Yuko et Herisson.

 

Belles lectures !


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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 23:17

La Survivance    La Survivance est un joli roman de Claudie Hunzinger, une femme artiste qui vit en montagne et exerce sa créativité en fabriquant des livres en foin ou en édifiant des bibliothèques en cendres par exemple. Elle a également écrit des pages d’herbe comme nous l’apprend l’éditeur sur la quatrième de couverture. L’aventure extrême vécue par ses personnages Jenny et Sils et racontée dans ce roman est donc en harmonie totale avec les expériences artistiques de l’auteure.


Jenny et Sils ont soixante ans lorsqu’ils se voient contraints de fermer leur librairie et de déménager. Avec Avanie leur ânesse et Betty, leur chienne, ils décident alors de retourner vivre dans une maison en ruines, perdue dans la montagne et de réussir, avec leur corps vieilli, là où ils ont échoué quarante ans auparavant : tenir tout l’hiver (au moins) dans le froid extrême et le dénuement le plus complet, avec pour seuls compagnons leurs livres et pour seule nourriture quelques sacs de riz et de fruits secs ainsi que les produits du potager que Jenny doit protéger des nuisibles. Dans le silence des bois, les cerfs tournent autour d’eux, bêtes paisibles et curieuses ou dangereuses créatures selon la saison - nous apprenons énormément sur le mode de vie des cerfs et sur la période du brame notamment.


Mes impressions concernant ce livre n’ont cessé d’évoluer tout au long de ma lecture. J’avoue avoir été déçue au premier abord car le style de l’auteure m’a surprise et je ne m’attendais pas à cette manière de traiter du thème de la Robinsonnade, tel que l’annonce la quatrième de couverture (il faudrait souvent ne pas les lire !). Et puis finalement, j’ai été conquise par l’histoire, par la relation tendrement complice de ce couple de sexagénaires, par leur amour inconditionnel des livres et leur soif intense de culture.

Sensation étonnante de voir vivre par l’imagination des personnages qui eux-mêmes ne vivent que d’art et de littérature tout en colmatant les brèches dans le toit pour dormir au sec (ce qui n’arrive pas souvent !) On ne sait plus ce qui est vraiment vital. Les deux sans doute malgré les conditions extrêmes et parfois dangereuses.

Tout en organisant  la lutte au quotidien pour manger et se protéger du froid, la narratrice fait référence à des peintres, des auteurs dont je n’avais jamais entendu parler pour la plupart et cela m’a donné envie bien sûr de les découvrir, ou du moins de pouvoir les remettre en contexte, donc de me cultiver moi-même. C’est une grande qualité, un atout majeur pour un roman que de distraire tout en instruisant.

 

Voilà, ce roman est étonnant : d’abord emballée, prête à le dévorer, j’ai ensuite été déstabilisée et donc déçue un moment avant d’être séduite progressivement par l’atmosphère chaleureuse de « La Survivance » et le dynamisme communicatif de la narratrice derrière laquelle on imagine bien l’auteure elle-même. J’ai aimé le personnage de Sils, si touchant par sa fragilité. Et le dénouement, elliptique, est volontairement laissé en suspens, pour que l’issue que l’on devine pourtant connaisse une sorte de prolongement autonome une fois le livre refermé. La Survivance est de ces romans qui semblent continuer de vivre à l’insu du lecteur, poursuivant leur existence propre une fois rangés dans la bibliothèque. C’est ce que j’ai aimé dans ce livre. La liberté qui s’en dégage. L’espoir toujours lumineux. La foi en l’homme et en la vie aussi. Et la place centrale, universelle et atemporelle de l’art et de la littérature.


Je publie ce billet dans le cadre du Challenge 1% organisé par Herisson (Blog Delivrerlogochallenge2.png des livres)


Belle lecture !

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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 23:15

litterature-francophone-d-ailleurs-1 WOTCKMJU

 

Pour ma première participation au rendez-vous de Denis, du blog Bonheur de lire, autour de la littérature francophone, je voulais remettre à l'honneur un roman très court, mais extrêmement puissant, qui m'avait émue lors de ma lecture il y a quelques mois.

Il s'agit de Syngué Sabou, pierre de patience d'Atiq Rahimi, récompensé par le prix Goncourt 2008.

 

En voici le lien : Atiq Rahimi, Syngué sabour, Pierre de patience

syngé sabour

Je le classe dans la 4e catégorie de la "géographie francophone" : écrivains qui ont choisi d'écrire en français, mais qui sont nés dans d'autres pays.

Atiq Rahimi est né en Afghanistan, il a connu la guerre dans son pays entre 1979 et 1984 avant d'obtenir l'asile politique en France, en 1984. Ensuite, il obtiendra un doctorat en audiovisuel à la Sorbonne. Il a la double nationalité française et afghanne.

 

Les groupes de classement sont les suivants (Denise Brahimi, Langue et littératures francophones, Ellipses)

 

1/ Littérature des pays où le français est la langue maternelle des écrivains :

- Belgique

- Suisse

- Québec et Canada français


2/ Littérature des pays où le français s'est développé comme langue de colonisation, et subsiste comme langue de culture ou de communication :

- Afrique Subsaharienne

- Madagascar

- Maghreb (Algérie, Tunisie, Maroc)

- Pays de la péninsule indochinoise (Vietnam, Cambodge, Laos


3/ Littérature des îles

- Iles créoles , Antilles, Haïti, îles de l'océan indien


4/ Ecrivains qui ont choisi de s'exprimer en français (et qui ne viennent pas de ces pays)

 

Belle lecture !


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Présentation

  • : Le blog de Heide
  • Le blog de Heide
  • : Un tour d'horizon de mes lectures, contemporaines ou classiques. De la poésie, juste pour le plaisir des mots ... De la littérature de jeunesse, au fur et à mesure de mes découvertes. Un peu de cinéma et de la BD de temps à autre ... Bienvenue ... à fleur de mots!
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A lire absolument ! Efflorescences IsmaëlBilly

  Toutes les critiques parues sur Efflorescences d'Ismaël Billy

sont recensées sur la page web de l'écrivain. (ICI)

 

 
 


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Mon rendez-vous philo

chouette-300x211 

Pour en savoir plus sur le rendez-vous hebdomadaire et la lecture thématique mensuelle, c'est ICI.
La communauté "Les Lundis philo"est créée, n'hésitez pas à vous y inscrire !

 

10e rendez-vous thématique :

Lundi 12 août 2013 (date décalée)

Thème : le temps

Anis ?

Coccinelle

Denis

Lee Rony

Sophie ?

Heide

 

9e rendez-vous thématique :

Lundi 1er juillet 2013

Thème : le philosophe Albert Camus 

Coccinelle (alias Catherine) : Albert Camus

Denis : L'Ordre libertaire. La Vie philosophique d'Albert Camus de Michel Onfray

Lee Rony : L'Ordre libertaire. La Vie philosophique d'Albert Camus de Michel Onfray

Heide : L'Ordre libertaire. La Vie philosophique d'Albert Camus de Michel Onfray

 

8e rendez-vous thématique :

Lundi 3 juin 2013

Thème : Au bout du monde 

Deux approches : le voyage

et/ou

Philosophes/Philosophie du bout du monde (Asie, Moyen-Orient, Amérique latine, Australie...)

Anis : Les femmes, la philosophie et le voyage

Catherine : Au bout du monde avec l'idée de Dieu dans la philosophie religieuse de la Chine (Léon de Rosny)

Denis : Montesquieu, Voyages, Arléa

Lee Rony : Au bout du monde

Heide : Montaigne et le voyage

 

7e rendez-vous thématique :

Lundi 6 mai 2013

Thème : Littérature et philosophie

(Lecture commune récréative : Martin et Hannah de Catherine Clément)

Catherine lance deux débats passionnants pour dépasser le clivage entre littérature et philosophie.

Denis sur  Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder. A consulter aussi Hannah Arendt et Martin Heidegger de Elzbieta Ettinger (essai) : ici.

Lee Rony

Sophie sur Voltaire

Heide sur Martin et Hannah de Catherine Clément

 

6e rendez-vous thématique :

Lundi 1er avril 2013

Thème : La philosophie et le rire 

Catherine : Qui a écrit "Le rire est le propre de l'homme ?"

Denis  : autour d'une citation sur le rire philosophique. Candide de Voltaire (en attendant Bergson)

              Le Rire de Bergson

Lee Rony : Historique de la notion, façon Lee Rony.

Heide : Bergson, Le Rire, Essai sur la signification du comique

 

5e rendez-vous thématique :

Lundi 4 mars 2013

Thème : Femmes philosophes

Catherine : Cléobouline, l'une des premières femmes philosophes (Grèce antique)

Denis : Simone Weil, femme philosophe (1ère partie : sa vie et son oeuvre)

2e partie : La Pesanteur et la grâce (ICI)

Lee Rony signe un poème satirique "Femmes philosophes"

Heide : Hannah Arendt et la crise de la culture (1ère partie : présentation)

 

4e rendez-vous thématique :

Lundi 4 février 2013

Thème : Freud et la psychanalyse

Catherine : points communs et différences entre psychanalyse et philosophie

Denis : Le Malaise dans la culture de Sigmund Freud

Lee Rony  bientôt sur le divan avec cette lettre de son médecin traitant... Excellent ! 

Heide  : le fonctionnement de l'appareil psychique et L'Avenir d'une illusion


  3e rendez-vous thématique :

Lundi 7 janvier 2013

Thème : l'art, la beauté dans l'art

Catherine sur une citation de Platon

Denis sur Kandinsky, Du spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier

Lee Rony sur la question du point de vue, les rapports entre la distorsion des perceptions et la beauté artistique.

Heide sur un texte de Soseki Natsume, extrait d'Oreiller d'herbes, 1906


2e rendez-vous thématique :

Lundi 3 décembre 2012

Thème : la sagesse

Catherine : Oh non George ! Un album de Chris Haughton

Denis : ABC d'une sagesse par Svami Prajnanpad

Lee Rony : "Poésie lexicale"

Heide : Mathieu Ricard, Plaidoyer pour le bonheur

 

1er rendez-vous thématique :

Lundi 5 novembre 2012

Thème : le bonheur

Catherine : Le bonheur

Denis : Bruno Fabre, La Pyramide du bonheur

Lee Rony : Le bonheur

Heide : Le bonheur selon Marc-Aurèle

 

Challenge Marguerite Duras

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Deux sites incontournables : l'Association Marguerite Duras, qui organise notamment les Rencontres Duras au printemps et Duras mon amour (site géré par des étudiants italiens)

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