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2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 15:24

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John Irving, Liberté pour les ours !

Roman traduit de l'américain par Josée Kamoun

Editions du Seuil, mai 1991 pour la traduction française (Points, 434 pages)

Titre original : Setting Free the Bears, 1968

 

Rares sont les livres qui me laissent une impression aussi mitigée que ce premier roman de John Irving, paru en France en 1991, vingt-trois ans après sa première publication aux Etats-Unis, sous le titre Setting Free the Bears. J’adore John Irving, son inventivité, sa façon de mêler comique et tragique dans des histoires rocambolesques dont les personnages ont une telle épaisseur qu’ils nous accompagnent ensuite longtemps.

Et c’était le cas au début de ce roman, brillamment construit en trois parties  - « Siggy », « les carnets » et « Liberté ! » : on est embarqué au rythme de « la bête », une vieille moto anglaise, rutilante, sur laquelle deux jeunes hommes, Graff et Siggy, amis de fraîche date, vont quitter leur ville, la Vienne des années 60, destination l’Italie. Pour ce grand « voyage du tonnerre » dont Siggy rêve depuis longtemps, «  pas de projets précis, pas d’itinéraire établi à l’avance,  pas de délais. » (20) Mais une philosophie bien à eux : « Il suffit de penser aux choses très fort. Tu penses à des montagnes, mettons, ou à des plages. Tu penses à des veuves riches et des petites paysannes et puis tu tends le doigt dans la direction où tu penses les trouver et tu choisis les routes de la même manière, tu les choisis pour les côtes ou les virages ; c’est le deuxième point, ça, choisir les routes qui vont plaire à la bête. » (20) Et l’on rit des situations burlesques dans lesquelles les deux comparses se retrouvent, on s’amuse de leurs facéties et l’on se demande ce que l’auteur, qui semble s’être amusé aussi, aura bien réussi à inventer, à la page suivante, entre deux parties de pêche…

En visitant le zoo de Hietzing, Graff et Siggy découvrent pourtant les conditions de vie déplorables des animaux et dès lors, Siggy n’a plus qu’une idée en tête : libérer ours, oryx, girafes et tous leurs compagnons d'infortune, faire le casse du zoo en somme ! Entre temps, sur la route, Graff tombe sous le charme de la douce Gallen, ce que lui reproche vigoureusement son ami puisque cela met un terme à leur périple...

Grâce aux carnets de Siggy, dont nous prenons connaissance après le terrible accident, on lit le journal que Siggy a tenu pour Graff, dans la nuit du 5 au 6 juin 1967, lorsqu’il s’est laissé volontairement enfermer dans le zoo. Parallèlement, on prend connaissance de l’histoire de sa mère, de sa rencontre avec son premier prétendant, Zahn Glanz, qui n’est pas le père biologique de Siggy, mais qui fut tout de même l’instillateur de ce que serait cet enfant dans l’esprit de sa mère. Puis sa rencontre avec le yougoslave Vratno Javotnik, le géniteur. Ces carnets, expurgés des poèmes, ont été réorganisés par Graff selon l’alternance un quart de surveillance au zoo (journal de la nuit clandestine de Siggy, du premier au vingt-deuxième quart) et ses « Préhistoire » I  puis II, « autobiographie hautement sélective de Siegfried Javotnik », lesquelles contiennent des données historiques très complexes sur la période de la montée du nazisme et de l’Anschluss : l’annexion de l’Autriche par l'Allemagne nazie, le 12 mars 1938, nous est racontée par Siggy dans Préhistoire I. C’est dans cette partie des carnets que j’ai perdu le fil et que mon intérêt s’est émoussé car j'avais trop peu de connaissances sur la période, je pense. Il faut avoir une idée des personnalités historiques autrichiennes, connaître les événements survenus dans les Balkans pour profiter pleinement de la lecture. Ce matin, j'ai lu la page sur l'Anschluss de Wikipédia, ce que j'aurais dû faire en préambule.

 

D’où mon avis mitigé car si indéniablement, Liberté pour les ours ! est un bon premier roman, surprenant, original et d’une très grande qualité littéraire, je n’ai pourtant pas été captivée jusqu’au bout ni totalement conquise donc. Cela dit, la fin vaut le détour…

Je reste une grande admiratrice de l’auteur bien sûr, et je lirai avec un très grand plaisir son dernier roman A moi seul bien des personnages. J’ai également dans ma PAL Dernière nuit à Twisted River, que j’ai hâte de découvrir. Et comme beaucoup de lecteurs, je suis une inconditionnelle du Monde selon Garp tout comme j’ai aimé tout particulièrement L’œuvre de Dieu, la part du Diable, entre autres.

 

Il s'agit d'une lecture commune initiée par Denis. J'inscris également ce billet dans le cadre du challenge "Premier roman" d'Anne.

Defi-PR1

Belle lecture et bel été !

 

Heide


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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 21:04

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Murakami Ryû, Love & Pop, Picquier poche, 2009

Titre original : Robu & Poppu, 1996

(Roman, 223 pages)

 

Dans ce roman surprenant par le sujet et le style, il est question d’un phénomène de société propre au Japon : la prostitution de jeunes lycéennes, qui utilisent des messageries téléphoniques pour proposer leurs services ou choisir leurs clients. Il ne s’agit pas toujours de vendre leur corps, mais les risques sont grands de tomber sur des personnes psychologiquement perturbées voire sur des détraqués… Les propositions via ces messageries sont donc aussi hétérogènes que le profil psychique de leurs auteurs, dont les motivations sont toujours malsaines et inquiétantes.

Le 6 août 1996, après avoir passé une partie de la journée avec ses amies, Yoshii Hiromi, 16 ans, répond avec une inconscience stupéfiante à deux messages dont voici le premier : « Euh, une fille qui accepte d’aller faire des courses dans une supérette, tseu, la condition est qu’elle soit mignonne, je cherche une personne sur laquelle les hommes se retournent. Je travaille la nuit, tseu, alors pas plus tard que 22 heures. Si la fille est vraiment jolie, je donne 30 000 yens et même jusqu’à 50 000, tseu ! J’suis pas un type bizarre, si la fille est vraiment top, tseu, aucun problème pour 30 000 yens ou même 50 000. A bientôt. » (94)

A la différence de ses amies, Noda Chisa, Takamori Chieko et Yokoï Nao, c’est la toute première fois que Hiromi va participer en solitaire à une « rencontre arrangée ». Dès le début du roman, le narrateur met en avant le caractère superficiel de l’une de ses activités favorites, son « petit boulot » comme elle l’appelle : «Elle découpait dans des magazines les photos de vêtements, d’objets ou de produits de beauté qui lui plaisaient et les collait dans ce qui constituait un catalogue personnel. » (8) La futilité du désir qui la pousse à agir cet après-midi-là est proportionnelle aux risques qu’elle va prendre : elle désire absolument et sans délai s’offrir une bague, une topaze impériale, pour mettre en valeur ses jolis doigts ! Pourtant, Hiromi est aussi une jeune fille généreuse et sensible, mais son système de valeurs est déréglé. Elle éprouve des sentiments positifs, elle cherche à être juste à l'égard de ses amies, mais elle se trompe dans l’analyse de ce qui doit conduire sa vie. Comme beaucoup de jeunes filles de son âge, elle agit dans l’urgence d’un désir qu’elle ne veut pas différer : « Lorsqu’on a envie d’une chose, il faut tout faire pour l’obtenir sans tarder car les choses changent de nature après une ou deux nuits et redeviennent ordinaires. Elles le savaient très bien comme elles savaient qu’il n’existait pas une seule lycéenne capable de travailler six mois dans un Mc Donald’s pour se payer un sac Prada. » (59) Malheureusement pour Hiromi, « les rencontres ne vont pas se passer comme elle l’avait prévu. » (Quatrième de couverture)

 

C’est un roman à l’atmosphère très glauque, sombre et violent, surtout à la fin. On est bien loin de l’écriture envoûtante et solaire de Murakami Haruki. Je ne peux m’empêcher de les comparer car j’ai lu relativement peu d’auteurs japonais pour le moment, mais j’ai lu plusieurs romans de Murakami Haruki, de grands coups de cœur à chaque fois.

Je sais que Murakami Ryû est un auteur assez controversé. Cependant, même si je n’ai pas aimé Love and Pop, il faut reconnaître à ce roman deux qualités importantes : un intérêt documentaire par rapport à cette forme de prostitution particulière que nous ne connaissons pas, fort heureusement, en France (d'ailleurs, existe-t-elle encore, en 2013, au Japon ? Adalana pourra peut-être nous répondre) et des trouvailles de style intéressantes. Par exemple, on trouve de longs passages mêlant à la narration des textes de chansons, des discours entendus aux actualités, des souvenirs de conversations, sans rupture marquée par la ponctuation, sans préparation du lecteur, ce qui donne l’impression d’être en prise directe avec le monde tel que le voit Hiromi. De même, dans certains dialogues, l’absence de tirets aux changements d’interlocuteurs accélère le rythme de l’écriture pour signifier le flux rapide des conversations, par exemple lorsque les quatre amies passent leurs commandes au Mc Donald.

 

La quatrième de couverture indique que Murakami Ryû "a construit son roman à la manière d'une oeuvre d'Andy Warhol".

 

"La littérature n'a que faire des questions de moralité."

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J’inscris ce billet dans le cadre du Challenge Ecrivains japonais 2013 d’Adalana.

Le mois prochain, nous découvrirons  ŌE Kenzaburō.

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Belle lecture !

 

Heide

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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 22:36

Roth_Nemesis.jpgPhilip Roth, Némésis, Gallimard, 2012

Roman (226 pages)

Traduit de l’américain par Marie-Claire Pasquier


Dans l’antiquité, Némésis était une divinité vengeresse qui punissait les crimes liés à l’hybris,  c’est-à-dire à la démesure dont l’orgueil. Par exemple, elle personnifiait la jalousie des dieux, qui frappaient les mortels suffisamment orgueilleux pour chercher à les égaler.

C'est le titre qui m’a tout d'abord intriguée, d'autant plus lorsque j'ai pris connaissance du sujet. Et puis avec Philip Roth, j'étais certaine de ne pas me tromper... J'ai passé commande au Père Noël et bien m'en a pris car c'est encore un immense coup de cœur que je vous présente aujourd’hui.

 

L’histoire raconte les circonstances et les conséquences d’une épidémie de polio très sévère, qui fit de nombreuses victimes durant l’été 1944 parmi les enfants de la petite ville de Newak. Eugène Cantor, surnommé Bucky, a été embauché comme directeur du terrain de jeu à l’école de Chancellor Avenue, pour l’été. C’est un jeune homme de vingt-trois ans, que l’éducation physique a rendu vigoureux et qui a suivi des études afin de devenir prof de sport. Réformé à cause de sa mauvaise vue, il en conçoit une certaine honte.

Quand les parents et la population affirment que ce sont « les Italiens », venus menacer Cantor à l’entrée du terrain de jeu, qui ont transmis la polio aux enfants en crachant sur le sol, Bucky Cantor, animé par un grand sens du devoir, les invite à rester calme, à ne pas transmettre « le virus de la peur ». Il parvient à convaincre les parents de laisser les enfants vivre leur vie et promet de veiller sur eux, en respectant de strictes mesures d’hygiène et de bon sens.

Mais cela ne suffit pas et d’autres enfants meurent dans de terribles souffrances. Désemparé, Bucky se rend alors chez le docteur Steinberg, le père de sa petite amie Marcy, pour lui demander s’il doit fermer le terrain de jeu. Le docteur tente de le rassurer : «  Une maladie invalidante qui attaque en premier lieu les enfants et en condamne certains – aucun adulte ne peut accepter ça de bon cœur. Nous avons tous une conscience, et une conscience est quelque chose de précieux, mais pas si elle commence à vous faire croire que vous êtes capable de ce qui dépasse de loin le champ de vos responsabilités. » (89) Et un peu plus loin, le docteur rappelle avec force leur mission, l’un en tant que médecin, l’autre en tant qu’enseignant : « Je m’oppose à ce qu’on fasse peur aux Juifs, point. Ça c’était l’Europe, c’est pour cela que les Juifs ont fui. Nous sommes en Amérique. Moins il y aura de peur, mieux cela vaudra. La peur fait de nous des lâches. La peur nous avilit. Atténuer la peur, c’est votre job, et le mien. » (90)

La réflexion prend un sens métaphorique et philosophique dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale car les enfants victimes de la polio sont pour la plupart d’origine juive.

Que décidera Bucky Cantor ? Car Marcy, très inquiète pour son amoureux, le supplie de démissionner et de la rejoindre dans le camp de vacances des Poconos, où elle encadre elle-même des enfants, au grand air, à l’abri des risques de contamination. Devant la nécessité de se protéger lui-même , le jeune homme parviendra-t-il à prendre un peu de distance avec des événements aussi tragiques, à mettre en sommeil sa mauvaise conscience et son sentiment de culpabilité ?


« Némésis dépeint avec tendresse le sort réservé aux enfants, le glissement de Cantor dans la tragédie personnelle et les effets terribles que produit une épidémie de polio sur la vie d’une communauté de Newak, étroitement organisée autour de la famille. » (Quatrième de couverture)

Philip Roth excelle dans l’analyse psychologique, notamment à travers le personnage de Bucky Cantor, qui, en proie à l’indécision et à un doute lancinant, cherchera jusqu’à la fin de ses jours à vaincre ses propres démons…

La construction romanesque est, comme toujours, remarquable : la focalisation est complexe car il s’agit en fait d’un long retour en arrière élaboré par un narrateur dont l’identité nous est inconnue jusqu’au dénouement. Mais la narration à la 3e personne n’est jamais un frein pour accéder à l’intériorité de Bucky, bien au contraire.

 

L’écriture est au service d’idées profondément humanistes : Philip Roth nous invite à réfléchir à la complexité des sentiments humains, en particulier dans les situations de crise. Je pense en particulier à ce passage : « Les antisémites disent que c’est parce que ce sont des juifs que la polio s’y propage. C’est à cause de tous les juifs que Weequahic est le centre de la paralysie, et c’est la raison pour laquelle il faut les isoler. Certains semblent penser que la meilleure solution pour se débarrasser de la polio serait d’incendier Weequahic, avec tous les juifs dedans. Il y a beaucoup d’agressivité à cause de toutes les choses délirantes que les gens disent par peur. Par peur et par haine. » (157)

Tout le roman est traversé par cette réflexion fondamentale sur l’intolérance.

 

Quant à la divinité grecque Némésis, elle pourrait bien être, pour l'auteur, l’allégorie d’une incompréhension universelle et atemporelle, celle des hommes souffrants face à un dieu cruel qui assassine ses enfants. Ainsi, pendant l’enterrement d’Alan Michaels, un jeune garçon de la communauté, le narrateur nous ouvre le cœur de Mr. Cantor : « Mieux eût valu cela, mieux eût valu sanctifier et apaiser les rayons non réfractés de Notre Père le Soleil que de se soumettre à un être suprême, quels que soient les crimes atroces qu’il Lui plaisait de perpétrer. Oui, mieux eût valu de loin, louer le procréateur irremplaçable qui rend notre vie possible depuis les origines – mieux eût valu, de loin, honorer de nos prières notre rencontre quotidienne tangible avec cet œil d’or omniprésent isolé dans la masse bleue du ciel et ayant le pouvoir immanent de réduire la terre en cendres – que d’avaler le mensonge officiel selon lequel Dieu est bon, et de se prosterner servilement devant un implacable assassin d’enfants. Cela eût mieux valu pour notre dignité, pour notre humanité, pour ce que nous nous devons à nous-mêmes, sans parler de notre quotidienne interrogation : à quoi ça rime, tout ça, bordel. » (67)


Belle lecture !

 

Heide

 

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13 mars 2013 3 13 /03 /mars /2013 17:39

Ogawa_Parfumdeglace_ActesSud.jpgOgawa Yôko, Parfum de glace, Actes sud, 2002

Titre original : Koritsuita Kaori, 1998

Roman traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle (302 pages)

 

Edition de poche : Babel chez Actes Sud

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Je suis émerveillée, encore, par la richesse et la profondeur poétique de la littérature japonaise ! J’ai lu ce roman en deux jours, dans le cadre du Challenge Ecrivains japonais 2013, initié par Adalana  et ce fut un très beau moment de lecture. Je crois que je n’ai pas fini d’y penser, d’y réfléchir tant je suis imprégnée de l’atmosphère onirique, légèrement mystique, de Parfum de glace, quelques heures après en avoir achevé la lecture.

 

Le roman s’ouvre à l’aéroport de Wien-Schwechat, en Autriche et l’on comprend que pour la narratrice, qui a quitté le Japon pour se rendre à Prague, il s’agit là d’une escale. Ses pensées vagabondes nous apprennent que son compagnon Hiroyuki s’est suicidé sur son lieu de travail en avalant de l’éthanol anhydre, un produit utilisé dans la composition des parfums. La veille de sa mort, Ryoko et Hiroyuki avait fêté la première année de leur vie commune et Hiroyuki avait offert à sa bien-aimée un parfum composé à son intention, « Source de mémoire ». Ryoko, éteinte, en état de choc,  ne comprend pas le geste de son ami : « Il n’avait aucune raison de se suicider le lendemain d’une soirée aussi précieuse. […] S’il avait décidé de le faire depuis un certain temps et qu’il avait attendu d’avoir terminé le parfum pour passer à l’acte, s’il avait pensé à ne pas me donner de regrets, il aurait mieux valu qu’il ne le terminât pas. » (13) Elle ne pleure pas, ne manifeste aucune émotion.

A la morgue, Ryoko rencontre le frère de Hiroyuki, Akira. Elle ignorait son existence comme Akira ignorait la sienne. Tous deux vont découvrir qu’ils ne connaissaient pas Hiroyuki tant celui-ci avait caché d’informations le concernant. Ainsi, sur son CV que leur a remis Reiko, sa collègue, tout est faux, inventé de toutes pièces. Même sa date de naissance a été modifiée ! Un vent de mystère plane sur le jeune homme, même si Ryoko admet que « dès l’instant de [leur] rencontre, [elle] avait compris le décalage qui existait entre le monde où il était et celui où il n’était pas. » (58)

En rangeant ses affaires, Akira et Ryoko trouvent des phrases très poétiques sur une disquette. Quel sens attribuer à ces « images d’odeur mises en mots » ? Ils comprennent vite que ce ne sont pas seulement des notes de travail car « les images d’odeur sont des choses très intimes, profondément liées à la mémoire de chacun [et qu’] elles peuvent donner des indices pour connaître le cœur de Hiroyuki » (32)


« Frasil sur un lac à l’aube »

« Réserve de livres hermétiquement fermée. Poussière dans la lumière »

« Mèche de cheveux d’un défunt, formant une légère boucle »


Ces phrases très belles vont constituer une sorte de jeu de piste, qui mènera Ryoko jusqu’à Prague, à la « poursuite du spectre de Hiroyuki » (77), elle qui ne peut entamer son travail de deuil sans comprendre qui était vraiment son compagnon. Elle avance à petits pas, recomposant la vie de Hiroyuki à partir de ses découvertes successives : il était depuis l’enfance un champion de mathématiques et c’est à Prague que tout s’est arrêté. Pourquoi ?

Le gardien des paons l’aidera à comprendre le rôle de la mémoire – le thème majeur du roman - et le cœur d’un paon dans la myrrhe lui permettra d’entrer en contact avec une autre réalité, dans laquelle se trouve Hiroyuki,  afin de lui délivrer son message. Cependant, l’univers du roman n’a rien de fantastique. Ryoko est simplement en train d’accepter la mort de son ami qu’elle a appris à connaître, grâce à ses recherches, mais aussi grâce à ces « passeurs d’émotions » que sont le gardien des paons et le guide tchèque Jeniack.

 

La sensibilité des parfums, les émotions ténues, la complicité harmonieuse de Ryoko et Akira traversent ce roman, distillant une atmosphère apaisante de bout en bout, malgré la gravité du sujet. C’est toute la force et la magie de Parfum de glace, qui nous place face à la question bouleversante de la mort sans jamais nous angoisser.

Ce qui est mis en avant, c’est plutôt d’ailleurs le mystère de la vie et la puissance du souvenir.   « Ce qui vous constitue, c’est la mémoire. […] Il est mort en vous gardant dans sa mémoire », dit le gardien des paons à Ryoko.

Au Japon, puis à Prague, la jeune femme a rassemblé une à une toutes les pièces du puzzle – je n’en dirai pas plus. Dès lors, les larmes peuvent couler et la douleur s’apaiser. 


Belle lecture !

 

Heide

Ogawa portrait

 

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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 21:50

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Roman, 117 pages

Les numéros de page donnés dans cet article sont ceux de l'édition Gallimard, NRF, coll. "Du monde entier", mais il existe également une édition de poche :

 

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Sonietchka est le premier roman de Ludmila Oulitskaïa. Il a été publié en Russie en 1995 et en France, chez Gallimard en 1996 où il a reçu le Prix Médicis étranger l’année de sa parution. Ce roman très court est un petit bijou et mérite sa place parmi les plus belles pages de la littérature.


Sonietchka, personnage féminin éponyme, - c’est le diminutif de Sonia - cherche le réconfort et le bien-être dans les livres depuis l’enfance. La lecture lui permet de se retrancher du monde pour pouvoir y vivre. « Pendant vingt années, de sept à vingt-sept ans, Sonietchka avait lu presque sans discontinuer. Elle tombait en lecture comme on tombe en syncope, ne reprenant ses esprits qu’à la dernière page du livre. » (8) Mieux, la petite ne fait aucune différence entre les personnages imaginaires et les êtres de chair et d’os qui l’entourent. En toute logique, elle devient bibliothécaire et travaille « dans la réserve en sous-sol d’une vieille bibliothèque. »  


Nous sommes dans les années 30. Un jour, alors qu’elle remplace l’une de ses collègues dans la salle de lecture, elle rencontre Robert Victorovitch, « un homme petit, grisonnant, à la maigreur acérée », nettement plus âgé qu’elle puisqu’il vient d’avoir quarante-sept ans. Artiste-peintre, de retour de Paris, il recherche des ouvrages en français, à l’heure de la fermeture, ce qui ne manque pas d’attirer l’attention de la jeune femme. Deux jours plus tard, Robert Victorovitch revient à la bibliothèque et demande Sonietchka en mariage : il a peint son portrait et le lui offre en cadeau de fiançailles. Robert a l’intuition qu’il sera heureux avec Sonietchka : « […] voilà qu’il se trouvait devant une femme éclairée de l’intérieur par une réelle lumière, il pressentait en elle une épouse qui abriterait entre ses mains fragiles sa vie exténuée, recroquevillée contre terre, il voyait aussi qu’elle serait un doux fardeau pour ses épaules qui n’avaient jamais supporté de famille, pour sa virilité frileuse qui avait fui les charges de la paternité et les contraintes du mariage. » (23)

 

Robert a été emprisonné dans les camps staliniens pendant cinq longues années, ce qui lui a donné « un tempérament d’ascète » (26). Tous deux savent donc se contenter de peu, ce qui est heureux car leurs conditions de vie sont précaires, mais ils se complètent et leur harmonie est parfaite : « A l’instar du contact avec la pierre philosophale, les nuits passées à bavarder avec sa femme enclenchaient un mécanisme magique de purification du passé… » (25). Par la suite, Sonietchka mettra au monde, par miracle, leur fille unique, Tania. Absorbée par les tâches ménagères, depuis qu’elle est épouse et mère, Sonietchka ne lit plus. Elle vieillit et enlaidit vite, sans tristesse ni amertume toutefois : « Mais l’amertume de vieillir n’empoisonnait nullement la vie de Sonietchka, comme c’est le cas pour les femmes fières de leur beauté. » (49) Elle accepte les choses comme elles viennent et s’en émerveille tant elle est convaincue que le bonheur lui a été accordé « par erreur, à la suite d’une négligence » et qu’elle risque de le perdre à tout moment. Lorsque leur existence devient plus légère, grâce à un logement plus spacieux et un budget plus large, Tania est adolescente. L’arrivée de son amie, prénommée Jasia, bouleversera la vie tranquille de Sonietchka, qui s’adaptera pourtant au nouvel ordre des choses, avec ce don de soi si émouvant qui la caractérise…


Ludmila Oulitskaïa nous offre, avec sa Sonietchka, un beau portrait de femme généreuse et dévouée, à la simplicité lumineuse. Dans La Passion suspendue, Entretiens avec Leopoldina Pallota della Torre, Marguerite Duras analyse les particularités de l’écriture féminine : « Il y a un rapport intime et naturel qui depuis toujours lie la femme au silence et donc à la connaissance et à l’écoute de soi. Cela conduit son écriture à cette authenticité qui fait défaut à l’écriture masculine, dont la structure renvoie trop à des savoirs idéologiques, théoriques. » (page 83)

J’ai repensé à cette analyse de MD en lisant L. Oulitskaïa : elle a exactement ce dont parle MD, une écriture authentique et sensible, qui plonge au cœur de la psychologie féminine, et maintient toujours une forme de vérité et d’élégance, même dans la gravité des instants tragiques. Ceux-ci  s’allègent alors libérant, dans le même mouvement, une profonde émotion. En arrière-plan, le contexte est saisissant : Oulitskaïa évoque, avec la même authenticité, la vie difficile des intellectuels à l’époque de Staline, une vie faite de pauvreté et de restriction des libertés, dont la description sublime le courage et l’aliénation de Sonietchka.


Un grand merci à Anis qui a initié le challenge Lire avec Geneviève Brisac (CLIC).

 

J’ai bien envie d’aller plus loin dans mes lectures autour de l’essai La Marche du cavalier. D’autres livres sont d’ores et déjà dans ma PAL dont un autre titre d’Outliskaïa, Un si bel amour et autres nouvelles. Mais je compte diversifier aussi en suivant les conseils de lecture de Geneviève Brisac publiés sur Litterama : Jean Rhys, La Prisonnière des Sargasses et Fugitives d’Alice Munro attendent aussi sur ma table de chevet.

 

J'inscris également ce billet dans le cadre des challenges de Laure et Anne (pour leur rendre visite, un clic sur les logos).


Belle(s) lecture(s) !

 

Heide

 

Challenge-Genevieve-Brisac-2013  logo-challenge-c3a0-tous-prix Defi-PR1

 

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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 23:15

Ecoutonsunlivre

 

Présentation de l'éditeur :


"Une île sauvage du sud de l'Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion, toute en forêts humides et montagnes escarpées. C'est dans ce décor que Jim décide d'emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d'échecs personnels, il voit là l'occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu'il connaît si mal. La rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar, et la situation devient vite incontrôlable. Jusqu'au drame violent et imprévisible qui scellera leur destin.


L'interprétation toute en maîtrise de thierry Janssen redouble la maléfique efficacité de ce roman inoubliable."

sukkewan-island-10.jpg

 

Sukkwan Island restera pour moi un choc littéraire. Par la force des descriptions, par la précision de l’analyse psychologique, ce récit sombre montre toute la puissance de la littérature, qui peut nous transporter au cœur d’une situation extrêmement tendue, que l’on pressent dangereuse immédiatement. Dés les premiers mots, on en ressent l’atmosphère  morbide et le malaise nous prépare à devenir, en moins d’une seconde, le témoin horrifié d’un événement que nul n’aurait pu prévoir.  

 

Durant environ 5 heures, j’ai écouté Thierry Janssen me livrer une histoire si vraisemblable que mon émotion devant l’horreur des faits s’en est trouvée décuplée. Ses talents de comédien et son excellente maîtrise des voix qui incarnent les différents personnages, servent extrêmement bien l’histoire. Je ne m’attendais pas du tout à ce qui s’est passé, c’était totalement imprévisible même si la tension extrême au moment où tout bascule nous montre que quelque chose de terrible va survenir.

Le danger est là, depuis le début du roman, il est palpable dans la détresse de Roy, le jeune adolescent, extrêmement perturbé par le comportement de son père, Jim, qui semble sur le point de perdre la tête : est-il schizophrène ? Suicidaire ? Tout permet de le penser. Mais Roy est obligé de s’en remettre à ce père défaillant, parce qu’il reste tout de même son père, parce qu’il est seul avec lui sur une île perdue au milieu de rien, - hébergeant quelques ours suffisamment agressifs pour devenir une menace... -, parce qu’il n’a que treize ans et qu’il a peur.

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David Vann

 

David Vann est né sur l'île Adak, en Alaska. Après avoir parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il travaille actuellement à la construction d’un catamaran avec lequel il s'apprête à effectuer un tour du monde à la voile en solitaire. Auteur de plusieurs livres, il vit en Californie où il enseigne également à l'Université de San Francisco. Sukkwan Island est son premier roman traduit en français. (Source : audiolib.fr)


ThierryJanssen 01Thierry Janssen est né en 1972. Diplômé de l'IAD Théâtre en 1995, il est à la fois comédien, auteur et metteur en scène.

 

 

Sukkwan Island, premier roman de David Vann, a reçu le Prix Medicis 2010. J'inscris donc également ce billet dans le cadre des challenges A tous prix de Laure et Premier roman d'Anne.

 

Bonne écoute ! 

 

Heide


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9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 20:13

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Kenneth Cook est un écrivain australien, né en 1929 et mort en 1987. A coups redoublés vient d’être réédité en poche, après une première publication en 1974 et une publication aux Editions Autrement, en 2008. Le titre original est Bloodhouse. C’est en flânant chez mon libraire que je suis tombée sur ce court roman de 140 pages dont la quatrième de couverture m’a intriguée. Je vous en livre le contenu.


Quatrième de couverture


« Que s’est-il passé le samedi 17 juin au Calpe, l’hôtel-bar-discothèque où viennent s’amuser les jeunes Australiens ? Par quel enchaînement en est-on arrivé à ce « tableau d’ignominie, d’effroi et de confusion » décrit par le procureur ? Les frustrations de John Verdon, après une dure semaine de travail aux abattoirs, ont sans doute pesé lourd… Mais il n’est pas le seul à s’être laissé entraîner par ses pulsions vers l’issue fatale. »


Les événements se déroulent dans un hôtel australien typique où le client trouve, en plus des chambres, un ou des restaurants, des salles de bar dont le public bar et le lounge, deux espaces qui n’accueillent pas la même population. On y trouve également un magasin de vente d’alcool à emporter,  entre autres. Cet hôtel est donc un lieu immense, tenu par Mick et son épouse Jenny. Mick est un homme cupide et malhonnête, à la limite de la misanthropie : s’il voue un amour inconditionnel à son chat prénommé Mol - le matou va jouer un rôle non négligeable dans l'histoire -, il n’a que faire de tous ces jeunes qui s’alcoolisent, parfois jusqu’à la limite fatale ou se prostituent dans les chambres de son établissement… Il leur refuse tout secours, toute assistance et se contente de les mettre à la porte, si cela risque de lui attirer des ennuis.


L’ambiance de cet hôtel est vraiment glauque. Kenneth Cook s’attache aux faits et uniquement à eux. Les personnages sont campés brièvement pour accentuer l’absence de sentiments, leur assimilation à des « brutes épaisses ». L’ivresse les désinhibe et leurs actes sont perpétrés froidement. La narration, efficace, presque mécanique est à l’image de la brutalité des relations entre ces hommes,  jeunes pour la plupart, ces très jeunes filles, que l’alcool transforme en automates, presque en zombies. L’impression d’ensemble est vraiment très déstabilisante pour le lecteur et certaines scènes ultra-réalistes font froid dans le dos.


Je dois dire que je ne m’attendais pas du tout au dénouement. Les chapitres de narration sont entrecoupés de projection dans l’avenir, au moment du procès et des différentes plaidoiries.  Nous savons donc dés le début qu’une personne a été tuée, mais nous ne savons pas qui est la victime, encore moins qui est le coupable. Tout au long du roman, le lecteur pose des hypothèses, mais Kenneth Cook nous promène jusqu’à la toute dernière ligne !


Voici l’avis de Telerama (Quatrième de couverture) :


«  A coups redoublés est une incursion foudroyante dans un univers de violence, une fin du monde annoncée. Pas de pathos, de compassion, rien que des faits. L’auteur casse sa narration de courts chapitres d’audiences au tribunal : qui est mort ? Qui a tué ? »


C’est un roman atypique, qui n’est pas vraiment un polar puisque toute l’intrigue, mis à part les extraits de plaidoiries, se situe en amont du décès de la victime. De plus, aucun policier ne figure parmi les personnages.

La lecture d'A coups redoublés m’a remuée et je trouve qu’elle nous engage à une réflexion sur les  ravages de l’alcool, la violence qu’il génère et l'extrême vulnérabilité des jeunes gens face à cette addiction.


L’incipit 

 

Le procureur :

Mesdames et Messieurs les jurés : les témoignages que vous venez d'entendre ont brossé un tableau d'ignominie, d'effroi et de confusion. Les faits, présentés sous forme de vignettes lors de l'audition, constituent un moyen de preuve. Il vous appartient maintenant d'étudier ces vignettes, de rejeter celles qui vous paraissent erronées, et d'assembler les autres pour établir la vérité. Vous rendrez votre verdict en fonction du tableau que vous reconstituerez, en toute honnêteté et objectivité.

Mon devoir n'est pas de garantir une inculpation, mais de vous aider à prononcer un verdict juste. Cette tâche est rarement simple, et, dans le cas qui nous intéresse, particulièrement complexe. Nous devons cette complexité à la nature des faits, à l'incohérence des dépositions et même aux limites du droit pénal car il est manifeste que l'accusé n'avait aucune intention de tuer, ni même de blesser la victime. Mais, comme M. le juge vous le dira, tout cela est hors de propos. J'y reviendrai.

Permettez-moi pour l'instant de récapituler les éléments de l'enquête, à l'issue de quoi, à mon avis, vous ne pourrez qu'opter pour le verdict de culpabilité : je vais retracer les événements survenus le samedi dix-sept du mois de juin dernier à l'hôtel Calpe."

 

Bonne lecture !

 

Heide 

Cook-KennethKenneth COOK

(1929-1987)

 

 

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31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 20:49

 

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Roman traduit du japonais par Sophie Refle

Editions Actes sud, 2011 (pour la traduction française)

Collection : Babel noir

314 pages

 

HigashinoKeigoportrait.jpgPour commencer, un grand merci à Adalana car je n’aurais sans doute pas découvert Higahino Keigo, l’un des auteurs majeurs du polar japonais sans le challenge "Ecrivains japonais 2013" qu’elle a organisé.


 Le Dévouement du suspect X a reçu le prix Naoki, en 2005. C’est une récompense importante au Japon, amplement méritée à mon avis tant l’intrigue est passionnante et habilement construite. C’est un énorme coup de cœur, que je vous présente aujourd’hui et je ne tarderai pas à me plonger dans La Maison où je suis mort autrefois (2010, Prix polar international de Cognac) et Un café maison (2012), publiés dans la collection « Actes noirs ».


Difficile de résumer un tel polar ! Un meurtre est commis dés les premières pages. Le lecteur, qui connaît donc le coupable, se trouve happé par l’enquête de police, impatient de savoir comment tout cela va finir.  Ce que nous livre la quatrième de couverture et que je vais résumer selon mon propre ressenti, ne dévoile en rien le cœur de l’intrigue.  En fait, tout au long du roman, le lecteur ne se pose pas les mêmes questions que les enquêteurs car nous avons des données qu’ils n’ont pas : que s’est-il passé après le meurtre ? Quelles instructions précises Igashimi va-t-il donner à Yasuko ? En faveur de quel scénario ? 

C’est un peu comme si deux enquêtes étaient menées en parallèle et que les deux se rejoignaient à la fin. L’art de Higashino Keigo est de nous conduire tous, progressivement, vers un dénouement pour le moins inattendu…

 

L’histoire

 

Yasuko élève seule sa fille Misato. Ancienne entraîneuse dans un bar de nuit, elle a suivi Sayoko et son mari, qui ont monté un commerce de restauration, appelé « Bententei ». Igashimi, professeur de mathématiques achète ses boîtes repas chez ce traiteur, ce qui lui donne un prétexte pour voir Yasuko, sa voisine, dont il est amoureux. Yasuko n’est pas attirée par cet homme à la personnalité énigmatique : « elle avait conscience de son existence de la même manière qu’elle savait qu’il y avait des fissures sur les murs de son appartement. Elle n’y attachait aucune importance et ne voyait pas la nécessité de le faire. » (14) Mais un soir, à son domicile, Yasuko étrangle son ex-mari, qui ne cesse de la harceler et qui vient de s’en prendre à Misato.  Igashimi, qui a tout entendu, prend les choses en mains et propose à Yasuko de faire disparaître le corps. Il lui indique très précisément la conduite à tenir face à la police, lui fabrique un alibi et la jeune femme, dont la seule volonté est de protéger sa fille Misato, se conforme à ses instructions.

Un cadavre horriblement mutilé est retrouvé et identifié : la police établit qu’il s’agit de Togashi , l’ex-mari de Yasuko et celle-ci ne tarde pas à être questionnée voire soupçonnée du crime. Mais l’enquête piétine. L’inspecteur Kusanagi, chargé de l’affaire, consulte souvent son ami Yukawa, « un brillant physicien aux impressionnantes facultés de déduction logique » (4e de couverture). Yukawa a connu Igashimi à l’université. A l’époque, ils étaient tous deux fascinés par le problème P ≠ NP :  

« Est-il plus difficile de chercher la solution d’un problème que de vérifier sa solution ? » 


Tout est dans cet aphorisme scientifique auquel s’ajoute ce que Yasuka se rappelle avoir dit à Ishigami :  

« Dans notre monde, aucun engrenage n’est inutile, et c’est l’engrenage lui-même qui décide à quoi il servira. » (p. 275)

 

Un coup de coeur !

 

J’ai adoré ce polar, que j’ai lu en 24 heures, sans presque pouvoir m’interrompre tant j’avais hâte de connaître l’issue de toute cette sombre affaire. On se fait très vite aux noms de lieux et de personnages japonais, des sonorités dont on a peu l’habitude : je craignais d’être perdue, ce ne fut pas du tout le cas.

Higashino Keigo a beaucoup travaillé sur la psychologie de ses personnages pour les rendre attachants ou surprenants : à côté de Yasuko et de sa fille, criminelles malgré elles et pour lesquelles on ressent une vive empathie, la froideur calculatrice et les motivations d’Igashimi  m’ont paru effrayantes. Je n’en dirai pas plus, mais je vous conseille de vous précipiter chez votre libraire si vous êtes amateurs(trices) de polar noir : Le Dénouement du suspect X est magistral !

 

Cette chronique est donc ma première contribution au challenge « Ecrivains japonais 2013 » chez Adalana et  au challenge « A tous prix » chez Laure.

 

Belle lecture !

 

Heide

 

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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 22:49

purge    J’ai lu Purge dans l’édition La Cosmopolite chez Stock, suite au Prix des lecteurs du Livre de poche que ce roman a reçu tout récemment. Mais Sofi Oksanen, née en 1977 en Finlande, d’un père finlandais et d’une mère estonienne, n’en était pas à son premier prix : Purge a remporté le Prix Femina étranger en France après avoir obtenu tous les prix littéraires dans le Nord de l’Europe où il est désormais un best-seller. 


L’histoire commence au fin fond d’une campagne estonienne, en 1992. Une jeune femme inconnue, « boueuse, loqueteuse et malpropre » surgit dans le jardin et la vie de la vieille Aliide Truu. Méfiante, celle-ci pense d’abord que la fille, prénommée Zara, est un appât, un piège tendu par des pilleurs. Mais son état physique pitoyable et sa détresse morale pousse Aliide à lui ouvrir sa porte. Qui est Zara ? D’où vient-elle pour avoir tant souffert ? Quel lourd secret lie les deux femmes ?


Le lecteur est guidé grâce à une narration puissante et une construction admirablement maîtrisée entre le passé et le présent, qui vont progressivement s’éclairer mutuellement jusqu’à se télescoper littéralement dans le dénouement. Car ni la rencontre des deux femmes ni le choix final d’Aliide ne sont dus au hasard. Tout s’explique par ce que chacune a vécu  : quarante ans plus tôt, lors de l’Occupation soviétique, quand Aliide aimait Hans, un résistant qui lui ne l’aimait pas ou tout récemment pour Zara dont le rêve de devenir médecin a été brisé par des hommes mafieux, qui l’ont tenue captive et l’ont prostituée. Il y a des scènes très dures dans ce roman et parfois, c’est justement parce que rien n’est décrit, que l’horreur est la plus palpable. L’écriture somptueuse, elliptique donc, aide à dépasser la violence de ces passages et porte l’histoire jusqu’à son dénouement, en soulevant des questions à la portée universelle, par exemple sur la Résistance et la trahison des autres ou de soi-même, les non-dits, la captivité ou la torture, sur le pouvoir et son exercice par la force physique ou la force mentale.


« Si vous ne devez lire qu’un seul livre cette année, lisez Purge. » Elle (Danemark)


Je n’irai peut-être pas jusque là pour ma part car je pense que d’autres joyaux m’attendent, mais je suis tout à fait d’accord avec la critique de Nancy Huston :

 

« Un vrai chef-d’œuvre. Une merveille. 

J’espère que tous les lecteurs du monde, les vrais, liront Purge. »


C’est un chef-d’œuvre contemporain d’abord parce que c’est un roman très bien écrit, exigeant car très littéraire, tout en étant accessible grâce à la fluidité de son style. Mais surtout, derrière la fable qui prend appui sur l’Histoire (une chronologie des événements et une carte sont proposées en appendice), la réflexion philosophique sur les valeurs humaines bafouées, dans l’illégalité la plus totale ou avec quelque légitimité,  peut se déployer avec force.


C’était un grand moment de lecture et les destins imbriqués de Zara et d'Aliide me hanteront longtemps.

 

Bonne lecture !

 

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Sofi Oksanen (photo : crlbn.fr)

 

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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 16:04

    cet-instant-la.jpg   Je profite des vacances pour parler de lectures plus anciennes, quoique celle-ci ne date que de cet hiver. J'ai lu presque tous les romans de Douglas Kennedy et celui-ci figure parmi mes préférés, d'abord parce qu'il raconte une  histoire d'amour, très belle et dramatique, ensuite parce que j'ai appris beaucoup sur la période de la guerre froide et l'époque difficile où le Mur coupait la ville.

Berlin est un endroit que j'aimerais beaucoup visiter et ce fut un plaisir de découvrir un peu de son architecture et de son histoire. Quand le Mur est tombé, j'avais 19 ans et je me souviens encore des images de liesse que diffusaient les journaux télévisés. Alors, c'était très intéressant aussi de replonger dans mes propres souvenirs, à l'occasion de cette lecture.

 

       L'histoire

 

       Ecrivain new-yorkais tout juste divorcé, Thomas Nesbitt  reçoit une lettre de Berlin qui va bouleverser sa vie et ses certitudes. Elle le ramène vingt-cinq ans en arrière, en 1984 : à cette époque, jeune écrivain, installé à Berlin pour un an, "prêt à explorer les secrets d'une métropole à la fois résolument moderne et confite dans un hideux passé", Thomas a le projet d'écrire sur cette ville. Pour subvenir à ses besoins, il travaille pour une radio de propagande américaine. Il y rencontre Petra. Entre eux, le coup de foudre est immédiat et fulgurant. A cinquante ans, la lettre entre les mains, Thomas laisse affluer à sa mémoire le souvenir intense de sa rencontre avec la jeune femme, réfugiée est-allemande dans Berlin ouest. C'est une histoire d'amour passionnée qui nous est contée. Mais Petra est-elle vraiment celle que Thomas croit connaître ?


       Mes impressions

 

     Roman d'amour sur fond historique, enrichi d'un soupçon d'espionnage et d'une intéressante reflexion sur la question du choix, Cet instant-là combine tous les ingrédients d'un bon roman comme on les aime et comme Douglas Kennedy sait les écrire. Alors, bien sûr, on pourra toujours lui trouver quelques travers, notamment au début, où le style est à deux ou trois reprises un peu relâché. Mais cela ne dure pas et il est délicat de juger du style d'un auteur à travers une traduction. Qu'importe au fond puisque Douglas Kennedy nous embarque encore une fois, avec beaucoup de talent, en d'autres lieux et en d'autres temps, pour le seul plaisir des sens... Et puis, la construction est originale et bien maîtrisée, le récit parcouru d'une réflexion très juste sur les moments de la vie où nos choix ont pu faire basculer notre existence, pour le meilleur ou pour le pire... 


Cet instant-là, c'est en fait pour chacun de nous "l'instant qui peut tout bouleverser ou ne rien changer. L'instant qui nous induit en erreur ou nous révèle enfin qui nous sommes, ce que nous cherchons, ce que nous voulons obstinément approcher et qui restera peut-être à jamais hors d'atteinte."   Douglas Kennedy

 

Bonne lecture !


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