" A peine un livre s'est-il abattu sur un lecteur qu'il se gonfle de sa chaleur et de ses rêves"   Michel Tournier
Mardi 5 janvier 2010 2 05 /01 /2010 15:40

 http://www.slavika.com/catalog/images/2742704701_dames.jpg        L'histoire


       Que de belles pages recèle la littérature russe ! Dans ce petit récit étonnant, écrit en 1927, Nina Berberova raconte, dans un style brillant, la mort subite et l’enterrement de Barbara Ivanovna   arrivée, la veille au soir, avec sa fille Marguerite, dans la pension du Dr Byrdine.  Les deux « dames » ont fui Saint Petersbourg, agitée par des troubles révolutionnaires. Vu les tensions politiques, une sépulture provisoire et exceptionnelle – je n’en dirai pas plus pour préserver le plaisir de la lecture - est choisie jusqu’à ce que Marguerite puisse faire transporter la dépouille de sa mère près de la demeure familiale…  Quelques années plus tard, Marguerite revient sur la tombe de sa mère mais la situation n’est pas celle qu’elle avait imaginée …

 

 

       Mes impressions


       Ce court récit, réaliste et cruel, a toutes les caractéristiques d’une nouvelle : concision, unité de temps et de lieu, nombre de personnages réduit, recherche de l’insolite et chute surprenante. Les dames de Saint-Petersbourg sont « croquées » avec humour, même dans la mort ou le deuil. En effet, on a tour à tour envie de sourire ou de s’attrister en suivant les réactions de Marguerite. Et le style enlevé de Nina Berberova nous met définitivement à l’abri de l’ennui !

       Je lirai prochainement La Souveraine, un petit roman du même auteur dans lequel j’espère retrouver l’humour noir que j’ai apprécié ici !

 


       Florilège


       "Souvenir, souvenir éternel, mais qui va se souvenir ? Je ne comprends rien. Il n'y a que moi qui puisse me rappeler, et personne d'autre. Mais est-ce que je suis éternelle, moi ? Tout n'est que mensonge ... Maman n'est plus mà ! Et quand elle était là, on n'en avait que faire, elle était gênante même (...)" (p. 60)


       "Les oiseaux fuyaient la chaleur dans les arbres, mais d'énormes mouches bleu sombre tournoyaient avec un bourdonnement épais autour du visage de la morte. "Pourvu qu'elles ne se posent pas, pourvu qu'elles ne se posent pas !" pensait la petite Véra, lorsqu'elle vit soudain quelque chose s'écouler du milieu du cercueil, entre les deux tabourets, sur le sol décoré de la terrasse.

- ... les offenses volontaires ou involontaires ! ... déclamait le prêtre." (pp. 58-59)

 


Anneso propose un article élogieux  sur Roquenval de Nina Berberova. Je ne connaissais pas ce titre, mais je me laisserais bien tenter !


Bonne lecture !

Par Heide
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Jeudi 31 décembre 2009 4 31 /12 /2009 23:39

      http://54.img.v4.skyrock.net/54e/moijelis/pics/1568262352_small.jpg C’est dans le cadre du challenge "j’aime les classiques" de Marie L. (un grand merci !! ) que j’ai lu cette pièce de théâtre publiée en 1950 et dont la première représentation date de 1949. Elle était dans ma PAL depuis très longtemps et cette excellente idée de challenge lui a fait gagner la première place, sans regret ! L’œuvre m’a accompagnée aux pieds des montagnes ariégeoises, pour mon plus grand plaisir.


       L’histoire


      Pour résumer cette pièce en cinq actes, autant se référer directement à son auteur : « en février 1905, à Moscou, un groupe de terroristes appartenant au parti socialiste révolutionnaire, organisait un attentat à la bombe contre le grand duc Serge, oncle du tsar. Cet attentat et les circonstances singulières qui l’ont précédé et suivi font le sujet des Justes. » Albert Camus.

                                

       Mes impressions


       J'ai vraiment apprécié cette pièce qui donne tellement à réfléchir ! J'ai aimé suivre les destinées tragiques de personnages, unis comme des frères par le même engagement envers la Russie. Dévoués corps et âme,  ils tentent de libérer  leur peuple, opprimé par le despotisme, ce qui les rend ô combien attachants malgré leurs actes terribles.

     L''oeuvre est intéressante à plus d'un titre  mais, en particulier, parce qu'elle met en avant leurs contradictions :  en effet, si leurs motivations sont celles du sacrifice de leur individualité au nom de l’Organisation et pour une certaine idée de la liberté, les limites de chacun ne sont pas les mêmes. Par exemple, la cause de la révolution vaut-elle que des enfants – le neveu et la nièce du grand duc, en l’occurrence – soient assassinés sous les bombes ? Les positions divergent : en particulier, celle de Dora et de Yanek, dit aussi « le Poète » et celle de Stepan, endurci par trois années au bagne, d’où il s’est échappé. C’est d’ailleurs souvent dans les échanges virulents entre les deux hommes que le débat philosophique prend racine.

      D’autres personnages gravitent autour de ces trois protagonistes : Annenkov, le responsable ; Voinov qui évoque la difficulté de tuer de sang froid et renonce à lancer la bombe ; la grande duchesse et Skouratov, personnages qui joueront un rôle dans le renforcement de la figure tragiquement « héroïque » de Yanek.

       Et puis il y a l’amour entre Dora et Yanek, tragique lui aussi car il ne peut trouver sa pleine expression que dans l’action révolutionnaire. L’amour est-il possible au milieu de tant de violence ? L’amour pour le peuple, oui car il est la raison d’être de l’Organisation et la cause juste pour laquelle chacun consent au sacrifice suprême – et ce, malgré les doutes de Dora. Mais l’amour entre un homme et une femme suppose de la tendresse, cette capacité à « se laisser aller enfin » (Dora, page 85), de la légèreté et de l’insouciance. Or, comme le dit Dora, « il faut du temps pour aimer. Nous avons à peine le temps pour la justice. » (p.90) Pourtant, ces deux êtres s’aiment, « du même amour un peu fixe, dans la justice et les prisons ». Mais, simplement, « il y a une chaleur qui n’est pas pour [eux] » (p. 88)

       Le dénouement, que je ne révèlerai pas ici, donne la mesure de la force de l’engagement qui anime Yanek puis Dora.

 

      Florilège


      « Stepan - La liberté est un bagne aussi longtemps qu’un seul homme est asservi sur la terre » (p. 17)

      « Voinov - J’ai compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer l’injustice. Il fallait donner sa vie pour la combattre » (p. 25)

      « Stepan – L’orgueil est un luxe réservé à ceux qui ont des calèches

Kaliayev (Yanek) – Non. Il est la dernière richesse du pauvre » (p. 65)

 

      « Skouratov – Une idée peut tuer un grand duc, mais elle arrive difficilement à tuer des enfants. […] Alors une question se pose : si l’idée n’arrive pas à tuer les enfants, mérite-t-elle qu’on tue un grand duc ? » (p.113)

 

      « La grande duchesse – Beaucoup de choses meurent avec un homme. » (p. 115)

 

      « Kaliayev, avec désespoir – Il y a quelque chose de plus abject encore que d’être un criminel, c’est  de forcer au crime celui qui n’est pas fait pour lui. Regardez-moi. Je vous jure que je n’étais pas fait pour tuer. » (p. 121)

 

Sur ce, je suis juste à l'heure pour le challenge de décembre 2009 et il est presque temps de vous souhaiter à tous une excellente année 2010 !

 

Par Heide
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Mercredi 9 décembre 2009 3 09 /12 /2009 10:31

 

          J’ai lu ce roman, chaleureusement recommandé par ma libraire, durant un après-midi de sieste intensive (que je n’ai pas faite, du coup, tellement j’étais absorbée par ma lecture …) Je connaissais l’univers de Delphine de Vigan, pour avoir lu No et moi, magnifique roman sur la rencontre et l’adolescence. Je me précipiterai sur ses autres romans dés que j’en aurai le temps !


          L’histoire


         Je ne dirai pas grand-chose sur l’intrigue car, finalement, l’intérêt est ailleurs. Les histoires contées par Delphine de Vigan sont toujours très simples et très actuelles. Mais elles puisent toute leur force, toute leur puissance d’évocation, dans cette simplicité apparente.  

         C’est donc l’histoire de Mathilde et Thibault. Elle est cadre dans une entreprise. Il est médecin. Ils ne se connaissent pas, mais le cheminement douloureux de leur vie les pousse l’un vers l’autre, dans la ville « cette superposition de mouvements. Ce territoire infini d’intersections, où l’on ne se rencontre pas ».


          Mes impressions


          Décidément, j’adore ! Les thèmes abordés et le style avec lequel Delphine de  Vigan les aborde, cette pudeur touchante qui se dégage des mots et qui frappe comme un coup de poing, cette virtuosité de la trame narrative, qui permet que toute la logique des événements se cristallise dans un dénouement attendu et inattendu à la fois, mais jamais décevant. Pour moi, Delphine de Vigan est une écrivaine majeure de ce début de XXIe siècle dont elle saisit, avec une écriture très pure, vraiment très belle, les dérives inquiétantes et la violence. Elle le fait avec d’autant plus d’émotion qu’elle s’inspire, semble-t-il, la plupart du temps, de sa propre vie. Cela donne des romans d’une force incroyable car, au-delà des situations, Delphine de Vigan évoque des sentiments universels : à chaque page, on se dit qu’on aurait pu dire, vivre, ressentir exactement la même chose que ses personnages …


         Florilège


         "Ou bien elle rencontrerait un homme, dans le wagon ou au Café de la Gare, un homme qui lui dirait madame vous ne pouvez pas continuer comme ça, donnez-moi la main, prenez mon bras, posez votre sac, ne restez pas debout, c’est fini, vous n’irez plus, ce n’est plus possible, vous allez vous battre, je serai à vos côtés. Un homme ou une femme, après tout, peu importe. Quelqu’un qui comprendrait qu’elle ne peut plus y aller, que chaque jour qui passe elle entame sa substance, elle entame l’essentiel." (4e de couverture)


         "Combien de fois a-t-elle pensé qu'on pouvait mourir de quelque chose qui ressemble à ce qu'elle vit, mourir de devoir survivre dix heures par jour en milieu hostile." (page 48)


         "Quel adulte devient-on d'avoir su si tôt que la vie peut basculer ? Quel genre de personne, armée de quoi, à quel point désarmée ?" (page 148)


          "La ville est un mensonge assourdissant" (page 181)

 

         "Il lui a semblé que cette femme et lui partageaient le même épuisement, une absence à soi-même qui projetaient le corps vers le sol." (page 299))

Par Heide
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Samedi 21 novembre 2009 6 21 /11 /2009 15:05
       Voilà bien longtemps que je n'ai rien publié, que j'ai déserté vos blogs en même temps que le mien ! Avec la reprise du travail (après deux ans de congé parental), il a fallu que je trouve mon rythme... Trois mois après la rentrée, j'arrive enfin à m'octroyer un peu de temps pour lire et me détendre !

     Je profite donc de ce billet pour vous signaler quelques livres qui ont rejoint ma PAL, depuis la rentrée :
  • Olivier ADAM, Des vents contraires, L'Olivier : je viens de commencer ce très beau roman dont le style, poétique et moderne, me bouleverse.
  • Delphine de Vigan, Les Heures souterraines, JC Lattès : somptueux ! C'est le seul que j'ai lu entièrement (sur une journée) et je vous le recommande vivement ! Je rédigerai un article ces jours-ci.
  • Yannick Haenal, Jan Karski, Gallimard : j'ai lu le chapitre 1. Très intéressant et bouleversant également.
  • Christine Arnothy, J'ai quinze ans et je ne veux pas mourir, Le Livre de poche : j'ai un peu plus de mal à accrocher, mais je n'en suis qu'au tout début.
  • Sarah Cohen-Scali, Mauvais sangs, Tribal, Flammarion
  • Kressmann Taylor, Jours d'orage, J'ai lu
  • Tonino Benacquista, Quelqu'un d'autre, Folio
  • Tracy Chevalier, La Dame à la Licorne, Folio
  • Patrick Besson, Belle-soeur, Points.
  • Eric-Emmanuel Schmitt, Odette Toulemonde et autres histoiires.
  • Andrée Chedid, L'Enfant multiple, J'ai lu
  • Delphine de Vigan, Un soir de décembre, JC Lattès
  • Julie Jézéquel, Retour à la ligne, La Table Ronde
       D'autres viendront sans doute rejoindre mes étagères dans la journée car, aujourd'hui, c'est mon anniversaire !

Merci à tous ceux qui ont laissé des commentaires sur mon blog pendant mon absence !

A très bientôt !

Heide
Par Heide
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Jeudi 27 août 2009 4 27 /08 /2009 13:40
      
       J'ai lu ce merveilleux roman au mois de juillet, sur les bords du lac de Léon où nous passions nos vacances. Grâce à mes enfants qui m'ont offert ce livre pour la Fête des mères, j'ai pu découvrir un jeune auteur vraiment talentueux. Après ce premier roman intense, aux accents de vérité douloureux, j'espère qu'il poursuivra une belle carrière d'écrivain.



        L'histoire

       Comme le suggère le titre, c'est une histoire d'amour passionnée, mais interdite qui nous est contée dans ce roman. Elle se déroule en Arabie-Saoudite, dans la ville de Djeddah où Nasser, un garçon sensible d'origine érythréenne, a grandi loin de sa mère et dans un monde d'hommes. Il y a connu la violence sous toutes ses formes : des abus sexuels dans un monde où la mixité est interdite jusqu'au mariage et où les pratiques homosexuelles sont monnaie courante aux restrictions des libertés les plus fondamentales. Nasser souffre en silence, résiste autant qu'il peut en rêvant à celle qui sera sa bien-aimée. Jusqu'au jour où, en pleine rue, il reçoit un billet jeté par une ombre noire...

        Mes impressions

        J'ai été emportée par le destin de Nasser et de la jeune fille mystérieuse, baptisée Fiore par son amant. Rythmée par leurs lettres enflammées (qu'il faut cacher à tout prix, mais transmettre malgré les risques), leurs fiévreux "habibi" et "habibati" (mon amour), leur histoire est tout simplement magique car elle semble prendre racine hors du temps et de l'espace, hors des contingences culturelles qui voudraient l'avilir. Cet amour est pur, azuréen, lumineux car il est don de soi à l'autre, au-delà même de la matérialité du corps. Et en même temps, il s'incarne dans les petites Chaussures Roses d'abord, puis dans la sensualité des corps qui s'étreignent.
        Même si elle est "haram" (interdite par le loi islamique), cette passion est rendue possible par l'audace des deux amants qui osent mettre leur honneur et leur vie en péril pour pouvoir se contempler, remplacer l'image imaginaire par l'image réelle, masquée pas l'abaya de la jeune femme. Ils acceptent de se mettre en danger - le châtiment serait terrible pour l'un comme pour l'autre, ils le savent - pour pouvoir enfin se retrouver et s'aimer dans la clandestinité. C'est une femme intelligente, libre et sensuelle qui s'éveille sous le regard de Nasser, une fois le voile à terre. Et c'est un immense hommage qui est rendu aux femmes opprimées à travers les choix et la destinée de Fiore.

         Fiore a-t-elle un avenir auprès de Nasser ? Je vous laisse le découvrir ...


         Florilège

        Voici l'une des plus belles lettres écrites par Nasser :

"   Fiore,

   J'espère que tu ne m'en voudras pas de me montrer aussi imprudent, mais aujourd'hui, j'ai décidé de t'avouer mon désir. Le moment te semblera peut-être mal choisi et la franchise de mes propos pourrait te choquer, toi dont l'amour est si pur. Mais je me dois d'être sincère.
   Je pense sans cesse à toi, quand je marche dans la rue, quand j'attends l'imam devant chez lui, à la mosquée ou au lycée.
    Parfois, mon esprit m'emporte au beau milieu du désert. Tu m'attends et je cours vers toi. Au début, tu portes ton voile. Mais je m'approche et je m'aperçois que ce noir est celui de  ta peau. Tu es seule sous le soleil brûlant. Telle une plante du désert, tu n'as besoin de rien pour survivre. Les pieds plantés dans le sable comme des racines chargées d'un millénaire d'histoire, tu te dresses vers le ciel, semblable à une reine abyssinienne.
Enfin je parviens à tes côtés, hors d'haleine, comme si je venais de parcourir la terre pour trouver la femme dont parlent les légendes, l'amante que tous les hommes attendent et que toutes les femmes redoutent depuis des milliers d'années. Le mythe que les hommes se transmettent de génération en génération, le corps tremblant de désir.
    Ta magie illumine le ciel d'un océan d'étoiles et transforme le désert en un lit de fleurs sur lequel nos corps se rencontrent pour la première fois. Je t'embrasse et tu m'avoues : "Malgré ce que racontent les légendes, je découvre moi aussi le pays des amants : je suis seule depuis toujours, car je t'attendais."
    Et je te réponds : "Nous aurons toute la vie pour apprendre comment faire l'amour, et cela commence maintenant, habibati."
(page 177-178)
                                                                                                                 

        " Comment la vie peut-elle soudain devenir si belle ? Fiore marchait devant moi, laissant un sillage rose sur la corniche de Djeddah. "Lorsqu'une femme marche, m'avait dit le poète du camp de réfugiés, toute la terre marche avec elle." Je comprenais enfin. On aurait dit qu'elle entraînait la terre avec elle, me laissant flotter là, en apesanteur." (page 211)

        " On m'a forcée à rejoindre ce monde nouveau où je devais me vêtir de noir, comme pour porter le deuil de mon existence" (page 247)

        " Nasser, y a-t-il vraiment quelque chose en moi qui pousse les hommes vers le mal ? Pourquoi devrais-je m'inquiéter de l'enfer ou du paradis qui les attend, pourquoi serait-ce à moi de payer le prix de leur faiblesse ? Je ne suis qu'une femme qui voudrait mener sa vie librement." (page 247)

Bonne lecture !
 
Par Heide
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